‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 189 sur 249 · SOUFFRANCES DES REFUGIES AU CANADA · texte numérisé non relu

SOUFFRANCES DES REFUGIES AU CANADA

malheureux des infortunés Acadiens qui se sont réfugiés à Miramichi (1); on se contente de renvoyer ceux qui en voudront être instruits au journal de M. l'abbé Leguerne ; mais on avertit qu'il faut un courage égal pour en entendre ou en faire la lecture. »

Les moins valides furent évacués sur Québec où leur condition ne fut guère meilleure. « Nos Acadiens meurent de misère, petite vérole, » écrit Montcalm (2) au chevalier Lévis. La disette était d'ailleurs générale au Canada. A la suite d'une mauvaise récolte et de la prise par les Anglais de la plupart des navires chargés de ravitailler la colonie , pendant l'hiver de 1757-1758 la population de Québec fut rationnée à quatre onces de pain par jour; et encore, à partir d'avril 1758, cette ration fut-elle restreinte à deux onces. « Depuis le 10 avril, écrit l'intendant Bigot au ministre (3) , le peuple est réduit à deux onces de pain par jour et on distribue aux pauvres quatre onces de lard et quatre onces de morue. . . Quantité tombent de défaillance dans les rues, et leurs enfants souffrent encore plus. »

Les réfugiés de Québec, au nombre de 1,200 à 1,500, furent encore plus mal traités que les Canadiens : « Il n'a point été donné de pain aux Acadiens depuis le mois de novembre, ajoute Bigot, ils ne vivent que de morue et de quatre onces de lard. » « Les Acadiens, écrit l'ingénieur Desandrouins (4) dans son journal, ne reçoivent que du bœuf, du cheval et de la morue, »

Et cependant le gouvernement canadien fit des sacrifices importants pour venir en aide aux exilés, et pour nourrir ceux qui s'étaient retirés dans les postes français du golfe Saint-Laurent. Les états de fournitures se mon-

(1) Miramichi était, depuis la prise de Beauséjoiir, le poste principal des Français en Acadie.

(2) Monicalm à Lévis, décembre 1757. Lettre citée par l'abbé Casgrain.

(3) Bigot au ministre, 3 mai 1758.

(4) Desandrouins, Guerre au Canada, p. 119.

il4 LE RENVERSEMENT DES ALLIANCES. — CHAP. IX.

tèrentpour le seul poste de Miramichi à 1.085,000 livres dans l'année 1758, et à 1.155,000 dans l'année 1759. Malheureusement, grâce aux rapines et aux détournements qui déshonoraient presque toutes les branches de l'administration coloniale, une grande partie des crédits imputés ne servit pas aux pauvres proscrits.

Le sentiment général sur les dilapidations systématiques du Canada est bien exprimé par le commentaire de l'abbé de l'Isle-Dieu, sur les observations de l'évêque de Québec relatives aux sommes énormes affectées à l'Acadie. « Ce ne serait rien, écrit l'abbé (1), ou du moins qu'un moindre mal, si les dépenses excessives dont parle M^*" l'évêque de Québec avaient tourné au profit de la colonie (l'Acadie)... Mais qu'il en coûte beaucoup au roi et que l'habitant n'en profite pas , c'est ce qui devrait du moins donner envie de chercher et de trouver par où le pot s'enfuit. »

D'après un passage du journal de Bougainville cité par l'historien Parkman, certains Canadiens se seraient mal conduits à l'égard de leurs compatriotes, et n'auraient eu d'autre souci que de leur extorquer le peu de numéraire qu'ils avaient apporté avec eux. Que ces accusations soient fondées ou non, il est évident que les réfugiés, derniers venus dans la colonie à une époque de famine et de privations, eurent leur large part des souffrances communes. Les survivants, rejoints par quelques familles rentrées des colonies anglaises après la guerre, se fixèrent au Canada où leurs descendants devenus fort nombreux, malgré d'excellents rapports avec les Français de la province dé Québec ne se sont pas complètement fondus avec eux , et ont conservé le type et les caractéristiques de leur race.

En Europe, les événements que nous venons de raconter n'eurent pas le retentissement auquel on aurait pu s'at-

(1) Extrait de la lettre de MS"" l'évêque de Québec à l'abbé de l'Isle-Dieu, 30 octobre 1757.

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