INDIFFÉRENCE DE L'OPINION
tendre ; le ministère anglais se garda bien de livrer à la publicité les dépêches de Lawrence ; les fonctionnaires du Canada et de llle Royale se montrèrent, comme on vient de le voir, peu sensibles au sort des Acadiens auxquels ils reprochaient leur tiédeur pour la cause française ; quant au gouvernement de Louis XV, il n'eut pas un mot de pitié pour les victimes de sa politique.
Cette indifférence s'explique , il faut le reconnaître , par l'état de l'opinion contemporaine; la mesure prise contre les Acadiens catholiques du nouveau monde, quelque barbare, quelque cruelle qu'elle fût, ne différait guère des procédés appliqués par Sa Majesté Très Chrétienne à ses sujets protestants, par l'évèque prince de Salzbourg aux luthériens de sa principauté, par les rois de la Grande- Bretagne aux catholiques de l'Irlande. Ciijus regio hujus religio : ce principe si souvent adopté en Europe était encore trop généralement admis^ pour qu'un nouvel exemple de sa mise en pratique , si fâcheux qu'il pût paraître à certains esprits d'élite , soulevât la conscience publique.
A Londres, on fit peu de bruit autour des incidents de l'Acadie. Tout en s'inclinant devant le fait accompli, les ministres anglais ne se hâtèrent pas d'exprimer leur sentiment sur l'action de leur représentant. Ce ne fut qu'à la date du 25 mars 1756 que le comité des Lords of Trade écrivit au gouverneur Lawrence (1) : « Nous avons communiqué au secrétaire d'État (2) la partie de votre dépêche qui a trait à l'enlèvement des habitants français, et aux moyens mis en œuvre pour l'exécution de cette décision. Puisque vous affirmez que cette opération était indispensable pour assurer la tranquillité et la défense de la Province dans la situation critique de nos affaires, nous ne doutons pas que Sa Majesté approuve la conduite que vous avez suivie. » En
(1) Lords of Trade à Lawrence, 25 mars 1756. Record Office.
(2) Lords of Trade à Fox, 26 novembre 1755.
ratifiant ainsi une mesure dont l'initiative appartenait au gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, le cabinet anglais assuma devant la postérité sa part de responsabilité dans un acte que les historiens modernes ont été unanimes à condamner, et en faveur duquel on ne saurait invoquer d'autres circonstances atténuantes que celles que Ton peut tirer des préjugés et des passions de l'époque.
La présence des Acadiens était-elle un danger pour le gouvernement anglais de la Nouvelle-Ecosse? Le sermentqu'on voulut leur prescrire eùt-il constitué une garantie contre ce danger?
A ces deux questions il faut, selon nous, répondre par la négative. Les habitants les plus jeunes elles plus remuants des villages français de la Nouvelle-Ecosse avaient émigré avant 1755; il ne restait dans la province que l'élément le plus sédentaire et le plus pacifique de la population. Si un reproche peut être adressé aux expulsés, c'est bien celui de leur débonnaireté et de leur docilité. Lawrence leur ordonne d'apporter leurs fusils, ils les remettent; il leur enjoint d'envoyer à Halifax de nouveaux délégués en remplacement de ceux qu'il a emprisonnés, ils s'inclinent; les officiers anglais les somment de s'assembler à jour fixe pour entendre les ordres du Roi, ils se rendent à cet appel. Pendant les longs jours de la détention et des embarquements, des faits de révolte se produisent, mais isolés; dans les récits des officiers anglais, nous ne trouvons aucune trace de complot, de rébellion générale. Le courage moral existe, il est admirable, mais il ne se traduit par aucune de ces manifestations si naturelles cependant à l'homme réduit au désespoir; la résistance reste passive jusqu'au bout.
Les Acadiens, en repoussant la formule de serment qu'on essayait de leur imposer, obéirent à des scrupules de conscience, à des craintes inspirées par leurs convictions religieuses, à leur terreur du service militaire; ils n'eurent