DÉFAITE DES ANGLAIS
main de l'action, sans que j'aie pu les arrêter. Ces sauvages, comme les domiciliés et ceux de la Belle-Rivière , ont très bien fait; il est nécessaire de les récompenser.
« J'envoie aujourd'hui un petit détachement pour découvrir ce que font les Anglais, et savoir s'ils ont dessein de revenir nous attaquer ou de s'en retourner. Si on veut conserver cette rivière , il faut y faire des établissements plus considérables. »
D'après le rapport de Contrecœur, le détachement sous les ordres de Beaujeu et Dumas se montait à 891 ol'ficiers et soldats, dont 637 sauvages et 146 miliciens du Canada, et le reste soldats de la marine. Sur cet effectif, on perdit 43 tués et blessés , dont 7 officiers et 27 sauvages.
La défaite des Anglais avait été bien plus complète que ne le croyait le commandant français. Aussitôt les premiers coups de feu échangés avec l'avant-garde du colonel Gage, et la première panique arrêtée, les officiers français distribuèrent leurs hommes en lirailleurs sur les deux flancs de la colonne anglaise. Initiés à la guerre des bois, excellents tireurs, habiles à profiter des accidents de terrain et des arbres de la forêt pour se mettre à l'abri, les Canadiens et les Indiens de Dumas purent décimer à leur aise les réguliers anglais. Ces derniers, terrifiés par les cris et l'aspect des sauvages , fusillés à bout portant par des ennemis invisibles, tombèrent bientôt dans la confusion la plus grande. C'est en vain que leurs officiers, dont la bravoure ne pouvait compenser l'ignorance de ce genre de combat, cherchèrent à former leurs hommes d'après les dispositions réglementaires de l'ordre serré; les fantassins se pelotonnaient, déchargaient leurs mousquets en l'air de tous les côtés, quelquefois sur les leurs. L'arrivée du général avec le gros de la colonne ne fit qu'augmenter le désordre; les escouades se fondirent, les efforts de l'état-major pour faire reprendre les rangs, pour lancer des colonnes d'attaque, échouèrent; Braddock fut blessé
mortellement. Après trois heures d'un feu ininterrompu, les Anglais prirent la fuite, abandonnant canons, convoi et munitions. « On essaya plusieurs fois d'arrêter les fuyards », écrit le colonel Gage dans son rapport (1) « pour une retraite régulière ; ce fut en vain ; ils coururent le plus vite qu'ils purent, jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus à trois milles du champ de bataille ; là , on put réunir avec beaucoup de peine une centaine d'hommes, auxquels se joignirent quelques petits détachements, et c'est ainsi que l'on continua la retraite. » Les pertes des Anglais furent terribles : sur 86 officiers, 63 furent mis hors de combat, et sur un effectif de 1,400 hommes de troupes, 500 seulement revinrent sans blessures. « Nos officiers, écrit le lieutenant Orme (2), aide de camp de Braddock, ont été sacrifiés par suite d'une belle conduite qui n'a jamais été égalée... Le général a eu cinq chevaux tués sous lui, et enfin a reçu une blessure dans le poumon, dont il est mort dans la nuit du 13 ; le pauvre Shirley (3) a reçu une balle dans la tète; Monies et moi avons été très sérieusement blessés. M. Washington a eu deux chevaux tués sous lui et ses habits percés en plusieurs endroits; il s'est conduit pendant toute l'affaire avec le plus grand courage et sang-froid. »
Washington fait l'éloge de ses coloniaux et se plaint des réguliers : « Nos pauvres Virginiens se sont conduits en hommes et sont morts en soldats; sur trois compagnies présentes à l'affaire, je crois qu'il n'y a guère qu'une trentaine de survivants. . . La conduite infâme des soldats anglais a exposé à une mort presque certaine tous ceux qui ont voulu faire leur devoir; et enfin, malgré tous nos efforts, ils ont rompu leurs rangs et se sont enfuis comme des mou-
(1) Col. Dunbar et lieut.-colonel Gage. Enquête sur la conduite des troupes anglaises, 21 novembre 1755.
(2) Orme à Dinwiddie, 18 juillet 1755.
(3j Fils du gouverneur Shirley; son frère, capitaine dans un régiment de ligne, en garnison à Oswego, fut enlevé par la maladie, le même hiver.