RENFORTS POUR LE CANADA
Brest, le 16 avril; les six bataillons désignés pour cette destination appartenaient à l'armée de terre, et étaient détachés des régiments d'Artois, Bourgogne, Guyenne, Languedoc, Béarn et la Reine. Officiers et soldats montrèrent le plus grand entrain; une correspondance de Brest, reproduite dans les mémoires du duc de Luynes, donne des détails topiques sur le départ du corps expéditionnaire. « On prit, écrit M. de Brienne (1) , des soldats tirés du premier bataillon pour compléter le second; la volonté des soldats était si grande que l'on ne savait auquel entendre, et que nous étions obligés de faire sortir des rangs des compagnies du second bataillon des hommes du premier, qui s'y glissaient malgré nous... En arrivant sur le port , chaque compagnie, complétée au nombre de 40 hommes, trouvait un déjeuner tout prêt... le déjeuner consistait en pain, vin et viande, le tout fort bien. Il a été distribué en arrivant à bord, à chaque soldat, un bonnet, un gilet, une paire de bas, une paire de souliers et quatre chemises; on leur a donné un hamac et une couverture de deux en deux, atin qu'il y en eût toujours la moitié de levés et que par là ils puissent éviter les maladies.. . En arrivant au Canada, les soldats auront un habit neuf complet , trois chemises , une paire de souliers, une paire de bas, une paire de guêtres et une culotte. »
M. de Cremillé, envoyé par le ministre de la guerre pour surveiller l'opération, rend également hommage au bon esprit des soldats et au zèle des officiers (2).
M. Dubois de la Motte, qui commandait l'escadre d'Amérique, fit voile de Brest, le 3 mai 1755. Dans les parages du banc de Terre-Neuve, deux de ses vaisseaux, VAlcide et le Lys, séparés de la flotte, tombèrent comme on le sait aux mains des Anglais ; le reste du convoi parvint heureu-
(1) Mémoires du duc de Luynes, vol. XIV, page 128.
(2) Cremillé au ministre, 5, 14 et 18 avril 1755. Archives de la guerre.
428 LE REiNVERSEMENT DES ALLIANCES. — CHAP. X.
sèment aux ports de destination. Deux bataillons furent laissés à Louisbourg; les quatre autres, diminués d'environ 350 hommes capturés à bord du Lys, débarquèrent à Québec vers la fin de juin. En dépit des soins pris pour le bienêtre du soldat à bord , les troupes payèrent leur tribut aux maladies qui , à cette époque , grâce à la mauvaise hygiène des bâtiments et à l'abus des provisions salées, étaient la conséquence fatale de toute traversée de quelque durée; elles perdirent 34 des leurs pendant le voyage. La brigade affectée au Canada avait un effectif de 100 officiers et de 1,738 hommes (1) : elle était commandée par le baron de Dieskau, maréchal de camp, officier d'origine saxonne, qni avait servi avec distinction sous les ordres de Maurice de Saxe.
A bord de l'escadre était M. de Vaudreuil, qui venait remplacer le marquis Duquesne comme gouverneur général de la Nouvelle-France. Il fait au ministre de la marine une triste peinture de la situation , tout en rejetant sur son prédécesseur la responsabilité des embarras qu'il rencontre et qu'il prévoit pour l'avenir. « Depuis mon arrivée à Montréal, écrit-il (2) , je ne cesse d'apprendre la confirmation des mauvaises nouvelles. Elles ont même grossi avec un tel excès que je ne puis refuser à mon devoir d'avoir l'honneur de vous en instruire. Les Anglais se multiplient de jour en jour, et n'hésitent pas de dire partout aux sauvages qu'ils enlèveront le fort Saint-Frédéric , le fort Duquesne , Niagara , le fort Frontenac et la Présentation (3) . Les Anglais paraissent toujours en vouloir au fort Saint-
(1) Correspondance de Doreil, commissaire de la guerre, avec le ministre. Chaque bataillon, à l'effectif complet, comptait 31 officiers et 325 sous-officiers et soldats, divisés en treize compagnies, dont une de grenadiers. Les bataillons de la Reine et du Languedoc avaient perdu chacun quatre compagnies, prises à bord du Lys.
(2) Vaudreuil au ministre, 24 juillet 1755. Archives des colonies.
(3) Poste fortifié sur le Saint-Laurent, près du lac Ontario.