MARCHE DE DIESKAU
jours de navigation et de marche, déboucha, le 7 septembre, à une lieue environ du fort Lydius (1), sur la route militaire qui conduisait de ce poste au camp de Johnson.
Nous emprunterons au récit de Dieskau (2) des citations, qui donnent une excellente idée de la guerre irrégulière au Canada , et de la difficulté d'assurer le concours des auxiliaires sauvages. Le détachement français couche au bivouac dans les bois; le général profite de la nuit pour réunir les chefs Indiens et leur communiquer son plan d'attaque : ces derniers, intimidés par le canon monté sur les fortifications ennemies, se refusent à marcher, sous prétexte que le fort Lydius était construit sur territoire anglais. « Voyant donc que je ne pouvais rien gagner sur eux, je leur demandai ce qu'ils prétendaient que je fasse, et s'il n'était pas honteux d'être venu à la barbe de Tennemi pour nous en retourner sans rien entreprendre ; ils répondirent que le camp des Anglais étant sur notre terrain je n'avais qu'à l'attaquer, qu'ils m'y suivraient et que je pouvais compter sur eux. Je pris le parti d'aller de ce côté-là, ce que je fis le lendemain à la pointe du jour, marchant sur trois colonnes, les Canadiens à la droite, les sauvages à la gauche, et les Français dans le centre , sur un beau chemin que les Anglais avaient fait pour communiquer du fort Edouard (3) à leurs camps. »
Pendant la route, les éclaireurs surprirent et tuèrent un cavalier, sur lequel ils trouvèrent une dépèche de Johnson, avertissant le commandant du fort Lydius de l'entreprise française et lui annonçant l'envoi d'un renfort de 1,000 hommes. « Sur cet avis, «continue Dieskau, « j'ordonnai aux sauvages et Canadiens de marcher environ 300
(1) Le forl Lydius était à sept lieues du lac Saint-Sacrement. Carte envoyée par le chevalier de Lévis. Dépôt de la Marine.
(2) Récit du baron de Dieskau, sous forme de dialogue entre le maréchal de Saxe et le baron de Dieskau aux Champs-Elysées. Archives de la guerre.
(3) Le fort Lydius reçut plus tard le nom de fort Edouard.
432 LE RENVERSEiMENT DES ALLIANCES. — CHAP. X.
pas en avant, de se mettre ensuite ventre à terre pour ne pas être découverts , et de ne pas faire le moindre bruit , ni tirer un seul coup de fusil avant d'avoir entendu tirer la colonne des Français , mais alors de se lever brusquement pour prendre l'ennemi en flanc. Si mes ordres avaient été suivis, il n'en serait pas échappé un seul ; mais, pour mon malheur, quelques sauvages plus curieux que les autres s'étant levés, et ayant reconnu que les Anglais avaient un corps d'Agniers (1) avec eux, en avertirent les autres; sur quoi , tous les Iroquois se levèrent et tirèrent en l'air pour avertir qu'il y avait une embuscade. Voyant donc que la mèche était découverte, je fis attaquer l'ennemi par les Français et les Canadiens ; les sauvages firent de même , excepté les Iroquois , qui ne bougèrent point. Les Anglais furent plies comme un jeu de cartes et se sauvèrent à vau de route dans leur retranchement, qui n'en était alors qu'à une petite lieue ou environ. »
Dieskau se jeta à la poursuite des fuyards et tenta d'emporter d'assaut le camp de Johnson. La position des coloniaux anglais était protégée par des barricades de chariots et d'abattis de bois, que venait appuyer le feu de quatre pièces de canon. Abandonné par la plupart de ses sauvages et par une partie des Canadiens, le général français échoua dans son entreprise et resta lui-même grièvement blessé sur le champ de bataille. Il fait de ses aventures un récit très mouvementé :
« Je m'aperçus que les Canadiens, au lieu de marcher de leur côté au retranchement, s'éparpillaient adroite et à gauche, faisant le coup de fusil à la sauvage, et que les sauvages n'avançaient point. Sur quoi, m'étant écarté un peu vers la gauche pour leur faire signe d'avancer, je me rapprochai sans m'en apercevoir si près du retranchement,
(1) Tribu des Six-Nations, très attachée aux Anglais, et appelée par eux Mohawks.