‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 200 sur 249 · COMBAT DU FORT GEORGE · texte numérisé non relu

COMBAT DU FORT GEORGE

que je reçus dans un instant trois coups de fusil dans les jambes , et un à travers le genou droit qui me fit tomber près d'un arbre, derrière lequel je me traînai avec l'aide du chevalier de Montreuil, qui m'avait suivi. Peu de temps après, vinrent deux Canadiens de sa part, dont l'un fut tué raide et me tomba sur les jambes, ce qui m'embarrassa beaucoup, et l'autre ne le pouvant pas faire seul, je lui dis de m'amener quelques hommes de plus ; mais peu de temps après, j'entendis battre la retraite sans rien voir, étant assis dans un terrain un peu bas, le dos appuyé contre un arbre. Et ayant resté dans cette situation environ une demi-heure, je vis, à dix ou douze pas de moi, un soldat des ennemis me coucher en joue derrière un arbre , auquel je fis signe de la main de ne pas tirer ; mais il ne laissa pas que de lâcher son coup, qui me traversa les deux cuisses, et sautant en même temps sur moi, il me dit (en très bon français) : « Rendez-vous. » Je lui dis : « Misérable , pourquoi me tires-tu? Tu vois un homme couché à terre, baigné dans son sang, et tu tires! » — « Eh! » répondit-il, « que sais-je, moi, vous pouviez avoir un pistolet, j'aime mieux tuer le diable que si le diable me tuait. » — « Tu es donc Français, » lui dis-je. — « Oui, » répliqua-t-il, « il y a plus de dix ans que j'ai déserté le Canada. » Sur cela, plusieurs autres tombèrent sur moi et me dépouillèrent. Je leur dis de me porter chez leur général, ce qu'ils firent, lequel ayant appris qui j'étais, me fit mettre sur son lit et envoya chercher des chirurgiens pour me panser; et quoiqu'il était blessé lui-même, il ne voulut pas être pansé avant que je ne le fusse.

« Peu de temps après , entrèrent dans sa tente plusieurs sauvages, lesquels me regardèrent d'un air furieux et lui parlèrent longtemps et fort vivement; lorsqu'ils furent sortis, je lui dis : « Ces gens-là m'ont regardé d'un air qui ne dénote pas beaucoup de compassion. » — « Rien moins que cela, » me répondit-il, « car ils veulent m'obliger de vous

livrer à eux , afin de vous brûler, pour venger la mort de leurs camarades et de trois chefs qui ont été tués dans le combat, et me menacent de me quitter si je ne vous livre pas ; ne vous inquiétez cependant poiut, vous êtes en sûreté chez moi . »

M. de Montreuil, qui prit le commandement après la blessure de M. de Dieskau, avait peu d'expérience et encore moins d'initiative. Il eut d'autant plus de peine à mettre de l'ordre dans sa retraite, que l'officier français chargé de la direction des sauvages, M. Legardeur de Saint-Pierre, avait été tué dès le début de l'action. La colonne française regagna à marches forcées ses anciennes positions de Carillon, où les troupes rentrèrent harassées et mourant de faim. Les pertes furent à peu près égales des deux côtés : les Français eurent 97 hommes tués et 130 blessés (1) , répartis par proportion égale entre l'infanterie, les Canadiens et les sauvages; les Anglais accusèrent un total de 262, dont plus des deux tiers tués (2).

Ce combat, peu important en lui-même, eut un grand retentissement en Europe. L'abandon du général sur le champ de bataille , vivement reproché à M. de Montreuil, vint aggraver l'impression de l'échec subi par les Français. D'autre part, le corps commandé par Johnson ne se composait que de miliciens et de quelques sauvages; aussi le succès remporté par les forces coloniales de la Nouvelle- Angleterre fut-il opposé à la défaite des réguliers de Braddock , et devint-il de mode de grossir les mérites des soldats américains et de déprécier la valeur des troupes de ligne, au moins pour la guerre telle qu'elle se pratiquait dans les forêts du Nouveau-Monde.

Dans cette affaire du lac George, il faut avouer que si Dieskau se montra courageux et entreprenant , il poussa

(1) Montreuil au ministre, 14 octobre 1755.

(2) Rehirn of killed, ivounded and missing at the hattle oflahe George. Document cité par Parkman.

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