INACTION DE JOHNSON
la bravoure jusqu'à la témérité, et oublia son rôle de supérieur pour faire le métier de partisan. Sa conduite ne peut s'expliquer que par le profond mépris qu'il professait pour les provinciaux qu'il avait en face de lui, et par son inexpérience des mœurs et de la tactique de ses auxiliaires. C'est avec raison que le commissaire Doreil pouvait dire (1) « qu'il était plus propre à être à la tête d'une troupe légère, pour faire usage de son intrépidité sous les ordres d'un général qui l'aurait suivi de l'œil, qu'à commander en chef. Je le plains sincèrement, je connaissais ses intentions, elles étaient droites et bonnes, son zèle était infatigable , et il n'avait que trop d'ardeur (2) . »
Le colonel Johnson, dont le rapport (3) confirme en tous points le récit du baron de Dieskau, ne chercha à tirer aucun avantage de sa victoire. « Je crois, écrit-il à Shirley, que nous devons nous attendre à une autre attaque , qui sera plus formidable que la première , et que l'ennemi se présentera avec du canon. » Le commandant anglais se borna à envoyer l'officier partisan Rodgers reconnaître les positions françaises, à compléter les fortifications des postes occupés par ses troupes, mais, en dépit des objurgations de Shirley (4), refusa de prendre l'offensive. Pour excuser ce manque d'initiative, il allégua (5) Tindiscipline des milices coloniales, l'ignorance de ses officiers et le peu d'autorité qu'il pouvait exercer sur un corps aussi mal encadré. L'armée de Johnson, quoique augmentée par l'arrivée de renforts tirés des États de l'Amérique anglaise, resta dans l'inaction la plus complète, jusqu'à ce que la mauvaise saison la forçât à rentrer dans ses quar-
(1) Doreil au ministre, octobre 1755. Archives de la guerre.
(2) Le baron de Dieskau fut assez heureux pour guérir de ses blessures et revint en France après la paix.
(3) Johnson à Shirley, le y septembre 1755. Record Office. Londres.
(4) Shirley à Johnson, 19 et 24 septembre 1755.
(5) Johnson à Shirley, 10 octobre 1755.
tiers d'hiver. Les troupes provinciales se dispersèrent , après avoir laissé une faible garnison dans le fort Lydius. Quant à Johnson, il fut récompensé de sa victoire inattendue par l'octroi d'une gratification de 125,000 francs et par le titre de chevalier.
Vers les premiers jours de novembre, Shirley était de retour à Albany. Le 12 décembre, il réunit à New- York un conseil de guerre, composé de plusieurs des gouverneurs et des principaux officiers anglais; il y fut décidé que l'on construirait à Oswego trois bâtiments de guerre pour se rendre maître du lac Ontario, que dès le printemps 10,000 hommes seraient mis en mouvement contre les forts français du lac Champlain, et qu'un corps de 6,000 hommes agirait contre le fort Frontenac, sur le lac Ontario. Johnson, toujours chargé des affaires indiennes, reçut l'ordre de recruter le plus de sauvages possible pour le printemps prochain.
Du côté des Français, il fallut songer à remplacer M. de Dieskau par un officier général de la métropole. « Je ne doute pas. Monseigneur, écrit l'intendant Bigot (1), que vous ne le remplaciez par un officier de mérite comme lui, ainsi que M. de Rostein, qui a été tué sur VAlcide; je compte que M. de Vaudreuil vous le demandera, quoiqu'il me marque que les sauvages ne veulent plus servir sou^ des officiers de France. Il n'est point douteux que ceux de la colonie ne leur insinuent ces propos; car je sais positivement que les sauvages faisaient grand cas de M. Dieskau , et qu'ils ont été surpris de son intrépidité. »
L'automne fut employé par les Français à ravitailler les forts de l'Ohio, Niagara, Frontenac, et du lac Champlain, à faire les préparatifs d'une expédition contre le fort anglais d'Oswego , à organiser les hôpitaux (2) et as-
(1) Bigot au ministre, 4 octobre 1755. Archives des colonies.
(2) Doreil, commissaire des guerres au ministre, 29 octobre 1755.