CRAINTE D'INVASION EN ANGLETERRE
de 12,000 Hanovriens, qu'il fallut aussi payer sur les fonds de la métropole. Cette mesure, avantageuse pour les finances de l'électorat qu'elle déchargeait de l'entretien de la majeure partie de ses forces, fut Fobjet de criticf&es acerbes dans les milieux anglais; on plaisanta sur le compte du roi, qui faisait appel aux contribuables pour sa défense personnelle, « alors que Sa Majesté pour tout au monde n'aurait jamais consenti à se prêter un sol à elle-même. »
L'émotion du public , la réunion en Angleterre de presque tous les soldats dont pouvait disposer ce pays , prouvaient que, si à la cour de Saint-James on ne craignait plus une attaque du Hanovre, dont la protection était garantie par le traité de Westminster, on était fort inquiet des projets d'invasion de la Grande-Bretagne. Il était présumable, en effet, que la France, devant l'impossibilité de s'en prendre aux États électoraux du roi George sans rompre avec la Prusse , consacrerait toutes ses ressources à une entreprise contre son domaine insulaire. Soucieuse de défendre le cœur de ses possessions, la cour britannique devait nécessairement négliger les forteresses éloignées qu'elle occupait sur les côtes d'Espagne; pour des raisons du môme ordre, les escadres anglaises seraient retenues dans les eaux de la Manche , et abandonneraient à la marine française la prépondérance au moins passagère dans la mer Méditerranée. Tout était donc favorable à l'opération méditée contre l'Ile de Minorque.
On donna le commandement du corps expéditionnaire au maréchal duc de Richelieu, plus connu par ses aventures galantes et par ses intrigues de cour que par ses services de guerre, et celui de l'escadre à un des meilleurs marins de l'époque, l'amiral de la Gallissonnière, ancien gouverneur du Canada.
Dès le commencement du mois de mars 1756, les ports
le 29 avril 1756, et votée, dès le lendemain, par les deux Chambres. Walpole. II, p. 184.
de Toulon et de Marseille étaient en plein mouvement pour l'armement des bâtiments destinés à transporter les troupes , et de la division navale qui devait protéger le convoi et couvrir le sièg-e du Port-Mahon.
Richelieu arriva à Toulon vers la fin du mois, et si nous devons nous en rapporter au témoignage du commissaire Portails, sa présence et son autorité influèrent beaucoup sur la marche des préparatifs. « C'est, » écrit ce fonctionnaire (1), « à l'activité et au travail infatigable de M. le maréchal de Richelieu, de M. le comte de Maillebois et de MM. les officiers généraux que l'on doit une aussi prompte expédition, qui est regardée ici comme un phénomène. Si on avait laissé faire la marine , il y en avait pour tout le mois; c'était l'avis de nos marins les plus éclairés. »
Enfin, l'embarquement eut lieu; l'escadre et le convoi sortirent du port de Toulon le 10 avril, et, après une relâche au mouillage des lies d'Hyères , mirent définitivement à la voile le 12 avril.
Le corps d'armée était formé de 25 bataillons d'infanterie , d'un bataillon d'artillerie attaché au train de siège et de deux compagnies de mineurs et d'ouvriers, donnant un effectif total d'environ 15,000 hommes. L'état-major paraîtrait, d'après nos idées modernes, hors de proportion avec le nombre des combattants; il se composait, indépendamment du maréchal et des officiers attachés à sa personne, de deux lieutenants généraux : les comtes de IVIaillebois et du Mesnil , de cinq maréchaux de camp : le comte de Lannion, le marquis de la Valle, le prince de Beauvau, le prince de \yurtemberg, le marquis de Montegnard et de douze brigadiers. La flotte de transport comptait 173 navires, escortés par douze vaisseaux de ligne, dont deux de 50 canons seulement, et trois frégates.
Les ordres de Richelieu visaient avant tout la prise de
(1) Portails au ministre, 10 avril 1756. Archives de la guerre.
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Minorque et l'expulsion des Anglais; aussi était-il autorisé à accorder au commandant du Port-Mahon une capitulation , qui permettrait à la garnison de se retirer à Gibraltar; aussitôt le fort Saint-Philippe, citadelle de l'ile, en sa possession, il devait en raser les fortifications. Ce ne fut que plus tard et au cours du siège que le maréchal obtint la faculté de réparer la forteresse et d'y laisser des troupes françaises.
Quant aux instructions de l'amiral , elles étaient conçues dans l'esprit de timidité qui, à cette époque, était la caractéristique de la direction donnée à notre marine (1) : « L'objet dont il (l'amiral) doit perpétuellement s'occuper est, en effet, la conservation des forces que Sa Majesté destine pour cette expédition : c'est vers cet objet que Sa Majesté veut qu'il dirige toutes les combinaisons, soit avant son départ à Toulon, soit dans la route pour se rendre à Minorque, soit durant le séjour qu'il pourra faire sur les côtes ou dans les ports de cette ile, soit aussi pour son retour en Provence. Toutes les considérations doivent céder à celles-là Sa Majesté désire même qu'il fasse
entrer dans toutes ses combinaisons s'il conviendra qu'il attaque les vaisseaux de guerre et marchands anglais qu'il pourra rencontrer à la mer, soit dans les ports de l'ile de Minorque , car si la poursuite de ces bâtiments devait occasionner des retardements qui puissent mettre en risque l'escadre ou les troupes de Sa Majesté, elle lui ordonne de s'en abstenir. »
Après une traversée, pendant laquelle on essuya une tempête qui dispersa une partie des transports, l'escadre vint mouiller, le 18 avril, en rade de la petite ville de Citadella, située à la pointe ouest de l'ile de Minorque. Le débarquement commença de suite, sans opposition de la part
(1) Mémoires du roi pour servir d'instructions au marquis de la Gallissonnière, lieutenant-général des armées navales de Sa Majesté, 22 mars 1755. Archives de la guerre.
des Anglais, qui se bornèrent à envoyer un officier reconnaître les forces ennemies.
Richelieu fut l'un des premiers à terre (1); il rend compte de ses impressions dans une dépêche au ministre (2) : « J'ai fait marcher sur le champ M. Dumesnil avec tous les grenadiers , et la brigade de Royale pour camper à Marcadal et après-demain à Mahon ; ils (les Anglais) ont abandonné de même les forts qui défendaient le port de Fornelle, ce qui me rend maître absolument de toute l'Ile, qui est beaucoup plus considérable que je ne l'avais pensé. Il n'est pas possible de marquer plus de démonstrations de joie avec l'air le plus sincère, et plus d'aversion pour les Anglais que le font les habitants de l'Ile. La situation où je suis est très avantageuse, mais il y a encore bien des jours à essuyer d'une incommodité très grande, et la marche de cette ville à Mahon, éloignée de neuf lieues, sera bien pénible par le soleil effroyablement chaud , pour les officiers qui n'ont ni chevaux ni équipages, et les moyens de fournir aux subsistances sont bien remplis de difficultés, d'ici au moment que nos établissements soient faits. Malgré cela, c'est un événement bien heureux d'avoir pu arriver et former un établissement dans cette ville aussi commodément qu'il était possible , mais c'est une furieuse affaire d'embarquer et débarquer une armée, une artillerie et des subsistances assortissantes, et de faire un trajet aussi considérable sur mer avec autant de bâtimeats nécessaires à leurs transports. »
De Citadella à Mahon, les étapes furent, en effet, longues et pénibles; les Français n'occupèrent la ville que le 23; et quant à l'artillerie de siège et aux munitions, il fallut en envoyer la plus grande partie à Fornelle, petit port situé de l'autre côté de l'Ile. Aucune de ces opérations ne fut
(1) Maillebois à d'Argenson, 19 avril 1756. Archives de la guerre.
(2) Richelieu au ministre, 19 avril 1756.