RICHELIEU DÉCIDE L'ASSAUT
réchal, écrit Maillebois (1), étant allé à la batterie de Loiivicon, fut surpris du peu de travail qu'avaient fait 800 travailleurs ; il en demanda la raison, et 500 voix s'élevèrent en criant qu'on leur faisait une retenue sur l'arg-ent qu'ils gagnaient. « Il jugea sur le champ que les officiers avaient tort. Que cette décision fût juste au non, qu'elle fût conforme aux règles d'une discipline bien rigoureuse , cela peut être contesté, mais l'anecdote montre une familiarité de rapports entre le grand seigneur et le simple soldat qu'on n'eût pas soupçonnée sous l'ancien régime.
Cependant, la situation s'améliore : « Nous commençons, écrit le chevalier de Redmond (2), à voir un peu plus clair dans la suite des opérations de notre siège. Toutes nos batteries tirent, et notre feu gagne visiblement la supériorité sur celui des ennemis. Ils n'avaient, cette après-midi, que huit ou dix pièces de canon , qui tiraient sur tout le front de notre attaque ; le donjon n'est plus qu'un amas de pierres. Us ont construit encore une batterie dans les décombres, qui tire encore quelques coups. Notre nouvelle batterie de huit pièces de vingt-quatre, de l'autre côté du port, tire depuis hier et prend à revers l'ouvrage de Struden et celui d'Argyle contre la mer, et bat ainsi le flanc droit de la redoute de la Reine. »
Maillebois, à son tour, rend compte des événements (3) : « Guiol a été bien grondé sans sujets les artilleurs et les canons bien maudits, et ce n'est que depuis hier au soir, qu'ayant pu placer un sermon sur la patience et la confiance, je suis parvenu à remettre un peu de tranquillité dans la besogne; j'espère en profiter pour constater définitivement notre débouché et la manière de nous porter sur les ouvrages de Strugnen et la Reine. Il est toujours question de l'attaque de vive force, et ce qui me fait juger
(1) Maillebois à d'Argenson, 8 juin 1756'.
(2) Redmond au ministre, 11 juin 1756.
(3) Maillebois à d'Argenson, 14. juin 1756.
qu'on y est intérieurement fort attaché, c'est qu'on a suspendu l'opération du mineur sous prétexte de la lenteur de son travail. »
Au fur et à mesure que le feu des batteries se rapprochait de la place, les pertes des Français devenaient plus fortes : du 2 au 14 juin, le nombre des hommes mis hors de combat était de 207, y compris sept officiers; dans les hôpitaux, il y avait 500 malades, dont la moitié environ de blessés. « Pour arrêter l'extension de la dyssenterie (1), on fit arracher tous les abricots, prunes, et autres fruits fiévreux des environs des camps. « Le troupier montra une gaieté, un sang-froid admirables : « Nos soldats meurent avec une fermeté héroïque, écrit le chevalier de Couturelle (2) ; il y en eut un qui, ayant le pied emporté, dit en plaisantant qu'il ne serait pas la dupe de son capitaine qui, le jour même, lui avait fait donner une paire de souliers, et qu'il lui en rendrait un, n'étant pas juste qu'il en payât deux; « mais, ajouta-t-il, comme je lui dois six francs, il chicanera peut-être pour le reprendre ». Un autre, qui avait la cuisse fracassée, dit : « Ce n'est pas un chirurgien qu'il me faut; qu'on m'aille quérir un confesseur, le préjugé me revient. »
Une reconnaissance, poussée le 25 juin jusque dans le chemin couvert du fort d'Argyle, rapporta l'avis que la brèche était praticable; en conséquence, l'assaut fut résolu pour la nuit du 27.
La principale attaque devait être dirigée contre les ouvrages de Strucken, Argyle et la Reine, fort endommagés par le feu de l'assiégeant; le marquis de Lavalle, chargé de l'opération , disposait pour cet objet de seize compagnies de grenadiers et de quatre bataillons sous les ordres de M. de Monti, brigadier, M. de Briqueville, colonel et M. de Sades, lieutenant-colonel.
(1) Redmond au minisire, 21 juin 1756.
(2) Couturelle au ministre, 21 juin 1756.