PRISE DES FORTS ARGYLE ET LA REINE
Le prince de Beauvau devait lancer au centre ses colonnes contre la redoute de l'ouest et la lunette Caroline; enfin , à droite , le comte de Lannion avait pour mission d'enlever le fort de Marlboro, et M. de Roquépine devait faire la même tentative sur le fort Saint-Charles.
De tous ces assauts , le premier, celui de gauche , fut le seul qui réussit; à dix heures du soir, M. de Monti déboucha sur Strucken et Argyle, et successivement MM. de Briqueville et de Sades se portèrent avec vivacité sur les saillants de Keene et de la Reine. Nos troupes firent preuve de la plus grande valeur, et après un combat très vif, très long et assez meurtrier, elles parvinrent à se rendre mair tresses de Strucken, d'Argyle et de la Reine. L'ennemi fit jouer « quatre fourneaux de mine, qui nous ont coûté environ 50 hommes. M. de Briqueville, qui devait se diriger sur la redoute Keene, située à la droite du fort de la Reine, se trompa et attaqua ce dernier ouvrage, dont nos gens s'étaient déjà emparés, sur lesquels il fit un feu épouvantable. Les cris de Vive le Roi qu'on faisait de part et d'autre firent bientôt reconnaître Terreur ».
Nous empruntons à une correspondance particulière (1) le récit de la prise des forts d'Argyle et de la Reine : « Le 27 de ce mois, à dix heures du soir, on a commencé à s'approcher à peu de bruit des palissades ; et à onze heures, on les a franchies, la baïonnette au bout du fusil, en se précipitant, par le moyen des échelles, dans le premier chemin couvert, qui était profond de dix-huit pieds; on attaqua après le fort de la Reine et le fort Struden avec tant d'ardeur, que les troupes grimpèrent au-dessus des embrasures, n'ayant point de brèches praticables pour y arriver. Les fortifications de ces deux forts étant élevées de vingt-deux pieds de terre, des grenadiers de Royal Italien ont fait des
(1) Lettre écrite par un officier à bord du Lion, le 29 juin 1756. Archives de la guerre.
prodiges à l'attaque du fort de la Reine; les échelles se trouvant trop courtes pour l'escalade, ils plantaient leurs baïonnettes entre les fentes des pierres et s'élevaient sur les épaules de leurs camarades en faisant toujours le coup de fusil; M. de Monti, colonel de Royal Italien, sauta le premier dans le fossé, et fut aussi le premier à monter à l'escalade, à la tête de ses grenadiers,
« Il courut aux souterrains qui communiquaient au fort Philippe, d'où l'on envoyait M, Guerwy (le lieutenant colonel JefTeries) (1), avec deux compagnies de grenadiers pour secourir le fort de la Reine. M. de Monti saisit M. Guerwy par le milieu du corps et l'envoya prisonnier au camp; ce M. Guerwy était le bras droit de M. Drakner (Blakeney), le commandant du fort Philippe qui, comme vous savez, n'a point de jambes. Il commandait en second dans le fort, ou plutôt en premier ; il ne dit que ces deux mots , en entrant dans le camp : « Que feront ces pauvres gens sans moi? » Du reste, il s'arracha les cheveux et se mordait les poings comme un homme désespéré. L'attaque du fort Struden ne fut pas moins vive; les ennemis mirent le feu à deux mines, qui ont enseveli beaucoup de nos grenadiers. »
L'assaut du centre contre les redoutes de l'Ouest et Caroline réussit tout d'abord : on occupa le chemin couvert et on y encloua douze pièces de canon; mais la redoute Keene étant restée aux mains des Anglais, on ne put se maintenir dans les positions conquises.
A droite , les tentatives contre les forts détachés Marlboro et Saint-Charles ne furent pas poussées à fond. M. de Guilton, lieutenant de vaisseau chargé du commandement des chaloupes qui transportaient les détachements de volontaires, fut tué, et les soldats ne purent effectuer leur débar-
(1) Walpole, t. II, p. 226, rend compte de cet incident. Jefferies est le vrai nom de l'officier anglais.