DÉPÊCHE DE FLEMING
« que la situation des affaires de ce pays-là (la Russie) n'était pas avantageuse pour sa cour ». Cet avis fut bientôt confirmé. Le 22 juin, le roi reçut de M. de Maltzahn (1), à Dresde, copie d'une dépêche du comte de Fleming- au comte de Brilhl. Le ministre saxon accrédité à Vienne, dont on connaissait les relations , et dont les informations devaient être puisées à bonne source, exposait, dans une lettre du 9 juin, ses idées (2) sur le présent et sur l'avenir. D'après Fleming, les démonstrations récentes de la Russie étaient évidemment l'effet « d'un concert arrêté avec la cour de Vienne » ; le grand chancelier Bestushew, malgré ses dispositions favorables pour l'Angleterre, n'avait pu résister à la pression de la czarine et de ses favoris; les armements russes étaient masqués sous le prétexte apparent de satisfaire aux engagements contractés avec la Grande- Bretagne par le traité de subsides; les préparatifs achevés, « on tomberait inopinément sur le roi de Prusse. » Mais l'indécision du caractère d'Elisabeth, l'impossibilité pour la Russie, privée des subventions britanniques, de faire face aux frais de l'entreprise ^ la facilité qu'aurait Frédéric de surprendre l'impératrice-reine avec le gros de ses forces et de lui arracher la paix avant que les Russes eussent eu le temps de se mettre en campagne, ces raisons d'ordre divers faisaient douter du succès des projets autrichiens. « Cependant, on ne remarquait que trop, à Vienne, qu'on voulait se mettre au-dessus de toutes ces difficultés-là, et qu'on n'y songeait qu'à donner une nouvelle face aux affaires de religion dans l'Empire, et à reconquérir la Silésie. »
Les pronostics du représentant du roi de Pologne , les conseils qu'à son insu il donnait au roi de Prusse , ne tom-
(1) Maltzahn obtenait ces pièces d'un sieur Menzel, employé à la chancellerie saxonne, qui était à la solde du roi de Prusse.
(2) Voir l'analyse de la dépêche de Fleming. Correspondance de Frédéric, t. XII, pages 460 et suiv.
bèrent pas dans l'oreille d'un sourd. D'autre part, ce prince, dont le bureau de renseignements était, comme on le sait, admirablement organisé , recevait des rapports de Saxe , d'Autriche et de Russie, qui parlaient, avec l'exagération habituelle aux récits de ce genre, des mouvements de troupes et de matériel qui se faisaient dans ces États.
Vers la même époque, un incident diplomatique fit craindre, pendant quelques jours, la rupture des relations déjà tendues entre les cours de Potsdam et de Vienne. Le secrétaire du comte de Puebla, ministre autrichien auprès de Frédéric, le baron Weingarten, à la suite d'un mariage avec la fille d'un employé de Berlin , s'était laissé enrôler au service secret de la chancellerie prussienne , et lui avait communiqué des avis importants sur la correspondance échangée entre les gouvernements de l'Autriche et de la Russie. Le 12 juin, Weingarten disparut de Berlin et resta introuvable, malgré l'obligeant concours de la police royale. Puebla, furieux de cette trahison, et persuadé de la connivence des fonctionnaires de la capitale, fit beaucoup de bruit autour de cette affaire. On crut un moment (1) qu'elle aboutirait au rappel de l'Autrichien et à un éclat entre les deux cours. Il n'en fut rien ; Weingarten fut envoyé en cachette à Colberg, où il prit le nom de Weiss, et bientôt d'autres difficultés plus sérieuses firent oublier son aventure.
Sous l'influence de cet ensemble d'événements et d'avertissements, Frédéric, avec sa décision, nous pourrions dire, avec son impétuosité ordinaire, arrêta de suite sa ligne de conduite. Le jour même de l'arrivée du courrier de Dresde , il écrit à sa sœur favorite , la margravine de Baireuth (2) : « La guerre me paraît inévitable"; j'ai fait ce j'ai pu pour l'éviter, cela ne m'a pas réussi, je me lave les mains de ce qui en arrivera; du moins, suis-je bien
(1) Finkenstein à Frédéric, 22 juin. Frédéric à Klinggrteffen, 26 juin 1756.
(2) Frédéric à la margravine de Baireutli 22 juin t756.