MITCHELL ET FRÉDÉRIC
par des manœuvres de palais, ou par une recrudescence du crédit anglais , il fut bientôt évident qu'une agression immédiate n'était plus à craindre de la part de la puissance du Nord. La cessation des préparatifs de campagne et la dislocation des régiments assemblés en Livonie , indiquaient qu'on avait renoncé aux projets belliqueux, au moins pour l'année courante.
Du côté de T Autriche, au contraire , tous les rapports annonçaient des mouvements de troupes et de matériel, et la formation de camps importants en Bohême et en Moravie. Le 16 juillet, Frédéric communiqua à Mitchell une note sur les armements qu'on lui signalait. « Sa Majesté croit, écrit l'Anglais (1), que l'impératrice-reine est décidée à la guerre. Quant à lui, il est prêt, mais il ordonnera à son ministre de Vienne de demander à l'impératrice elle-même le but de l'envoi de forces si considérables en Bohême et en Moravie , et des préparatifs militaires extraordinaires qu'on y faisait. »
D'après le récit que fit Mitchell quelque temps après , ce serait dans une des conversations presque journalières qu'il eut vers cette époque avec Frédéric , que se passa la scène racontée par la plupart des historiens allemands (2). Le diplomate essayait de démontrer l'exagération des avis de Vienne, et imputait à l'Autriche l'intention de pousser la Prusse à une attaque qui obligerait la Russie et la France à entrer en ligne. Le roi, tout en colère, le regarda bien en face : « Qu'est-ce que vous voyez, Monsieur, dans ma figure? Croyez- vous que mon nez est fait pour recevoir des claques? Pardieu, je ne le souffrirai pas! » Mitchell répliqua qu'il était bien sûr que « personne n'oserait provoquer le roi, et que si par hasard cela se faisait , son caractère était assez connu en Europe pour qu'il
(1) Mitchell à Holdernesse, 17 juillet 1756.
(2) Schaeter, t. I, p. 19G. Koser, t. I, p. 599.
n'y eût aucun doute sur la réponse. Parmi toutes les qualités royales, on n'avait jamais entendu dire qu'il fallût compter la patience ou la soumission. »
Frédéric se mit à rire, désigna du doigt le portrait de Fimpératrice-reine attaché au mur de son cabinet et s'écria : « Il n'y a plus moyen d'y échapper; cette dame veut avoir la guerre : eh bien ! elle l'aura bientôt ! »
S'il faut en croire les mêmes autorités, ce fut Mitchell qui suggéra une démarche auprès de Marie- Thérèse; et cette idée , d'abord écartée par le roi , ne fut acceptée que dans une seconde eutrevue, qui eut lieu à Potsdam après le ballet de la cour. Quel que fût l'auteur de la proposition, on passa sans retard à son exécution.
Deux jours après, le roi expédia à KHnggraeffen l'ordre de demander à l'impératrice si « les armements se faisaient à dessein de l'attaquer ». Dans le cas où on lui opposerait les préparatifs de la Prusse, il devait affirmer qu'il s'agissait de précautions contre une invasion des Russes, « que rien n'avait remué sur les frontières de la Silésie , ni qu'aucune de ses dispositions n'était de nature à lui donner de l'ombrage. Si elle (l'impératrice) vous répond que chacun est maître de faire chez soi ce qu'il veut, tenez-levous pour dit, et contentez- vous de sa réponse ».
La résolution que venait de prendre Frédéric de précipiter les événements en exigeant des explications qui, étant donné le ion de la question , ne pouvaient guère être satisfaisantes, ne rencontra l'assentiment ni de ses ministres, ni de sa famille, ni de ses alliés.
Dans une longue audience qu'il eut de son souverain le 21 juillet, le vieux Podewils (1) insista à deux reprises sur les dangers d'une agression contre l'impératrice. Une entreprise contre l'Autriche aurait pour conséquence l'in-
(1) Podewils à Eichel, 22 juillet 1756. Correspondance politique, t. XH, page 104, etc.
OPPOSITION DE PODEWILS A LA GUERIŒ. 489
tervention de la France et de la Russie , qui seraient nécessairement amenées à prêter main forte à la partie attaquée. Les débuts de la guerre pourraient être brillants; mais par la suite, la Prusse resterait exposée, pour ainsi dire sans soutien , aux coups des trois puissances les plus formidables de l'Europe. Ne valait-il pas mieux gagner du temps , s'assurer le concours des princes protestants de l'Allemagne et du Nord, et essayer de nouveau un rapprochement entre l'Anglelerre et la France? Les avis de Podewils n'eurent aucun effet sur le roi de Prusse, qui le congédia avec les mois célèbres : « Adieu, monsieur de la timide politique. »
Les conseils pacifiques du prince de Prusse, très partisan du système français, n'eurent pas plus de succès que ceux du ministre. Le parti de Frédéric était pris, et il n'entrait pas dans ses habitudes de revenir sur une décision arrêtée, et qui avait reçu déjà un commencement d'exécution.
A la cour de Saint-James, ainsi que le prouvent les dépêches déjà citées, on était peu enclin à courir les aventures, et on se montrait très désireux de ménager l'impératrice-reine, qu'on ne désespérait pas de ramener à l'ancienne alliance.
Mais tout en recommandant la prudence, les ministres du roi George ne perdaient pas de vue le but qu'ils s'étaient proposé en signant le traité de Westminster; aussi insistaient-ils sur la réunion d'un corps d'armée prussien sur le Rhin pour barrer la route à toute incursion française en Allemagne. Aussitôt qu'il y aurait apparence (1) d'une tentative de ce genre, ce corps « serait renforcé par les Hanovriens et par les autres troupes que le roi (George) jugerait convenable de prendre à sa solde ; et si les Hollandais se déterminaient à augmenter leur armée, on pouvait
(1) Holdernesse à Mitchell, 13 juillet 1756.
espérer que leur attachement à la cause de la religion et de la liberté les déciderait à repousser les ennemis de ces deux principes ».
Mitchell s'empressa de porter à Potsdam les vues et les suggestions du cabinet anglais ; il eut à cet effet avec le roi, dans les derniers jours du mois de juillet, de longues et intéressantes conversations. Gomme suite et résumé de ces entretiens, il remit à sa cour un mémoire (1), en date du 20 juillet, où l'on trouve exposés la pensée et les projets du monarque.
Frédéric se fondait sur les intrigues autrichiennes en France et en Russie , pour déclarer que le souci de la sûreté de ses États lui imposait le parti de prévenir l'attaque de ses ennemis en prenant F offensive. Du côté de la Russie, des avis de source authentique (2) le convainquent qu'il n'a rien à craindre pendant l'hiver ; il aura donc toute sa liberté d'action contre l'Autriche, De l'Angleterre, il ne demande aucun secours, quoique l'envoi dans la Baltique d'une escadre lui eût été agréable. Il veut même, « par amitié pour le roi George , différer le commencement de ses opérations jusqu'à peu près le 24® d'août, pour que les Français n'aient pas cette année, ni le prétexte, ni le moyen de passer en Allemagne. » Il désire que le répit ainsi accordé soit utilisé pour la formation d'une armée de 74,000 Hollandais, Anglais et Allemands à la solde anglaise qui, « se tenant sur la défensive , trouverait le moyen d'arrêter tout court les Français, soit dans l'électorat de Cologne, soit dans le Palatinat, et de couvrir aussi l'électorat de Hanovre et toutes les possessions des princes de l'Empire. Ce
(1) Mémoire annexé à la dépêche de Mitchell à Holdernesse du 30 juillet.
(2) D'après Fischer, Histoire de Frédéric. Halle, 17S7; I, 391, les renseignements sur les intentions de la cour de Russie auraient été fournis au roi par le grand-duc Pierre. Voir aussi Schaefer, t. L 187. D'autre part, Naudé, Correspondance politique, i. XIII, déclare erronées les assertions des deux historiens cilés.