AVERTISSEMENTS DE LA FRANCE
projet mérite attention, ajoutait le document royal; si on veut l'exécuter, il n'y a pas un moment à perdre, et il faut travailler dès à présent pour être prêt dès le commencement de l'année 1757. Si nous restons les bras croisés, nous serons écrasés les uns après les autres, faute de nous être prévalus des avantages que le bénéfice du temps et notre vigilance pouvaient nous donner. »
Quelques jours après avoir adressé à son unique allié des avis pleins de sagesse que ce dernier se garda bien de suivre, le roi de Prusse reçut un double avertissement de la cour de France. Ému des bruits de mouvements militaires qu'on signalait de Berlin , Rouillé rappela à Knyphausen les engagements pris par le gouvernement de Louis XV en vertu du traité de Versailles, et la nécessité dans laquelle il se trouverait de venir en aide à l'Autriche en cas d'agression. Ordre fut donné au marquis de Valory de faire la même remontrance au roi. La dépêche française (1) supposait à Frédéric des sentiments pacifiques, mais manifestait la crainte c que les Anglais voulussent se servir des préparatifs immenses du roi de Prusse, pour allumer dans l'Europe un feu où Sa Majesté soit obligée de prendre
part Dans ces circonstances, disait le ministre, il est
fort à craindre que l'imagination naturellement vive du roi de Prusse, échauffée par les conseils violents de l'Angleterre, ne le porte à quelque coup de main aussi dangereux peut-être à son propre repos qu'à celui de l'Europe L'intention du roi est que vous déclariez à Sa
Majesté Prussienne, ou à ses ministres, que Sa Majesté n'a pas voulu différer de lui représenter l'obligation où elle est, par le traité de Versailles, qu'il lui a fait communiquer, de donner des secours à cette princesse (l'impératrice) si elle était attaquée , et qu'elle ne manquerait pas de les lui donner, ainsi qu'elle est persuadée que le roi de Prusse
(1) Rouillé à Valory, 15 juillet 1756.
donnerait à l'électeur de Hanovre ceux qu'il lui doit par le traité de Londres, dans le cas où la France attaquerait les terres de l'électorat. »
Valory, aussitôt ces instructions reçues, rédigea une lettre dans laquelle il ne faisait que paraphraser les expressions ministérielles, et la remit à Frédéric, le 26 juillet; ce dernier ne lui répliqua que quelques mots très secs : « Voilà qui est bien, Monsieur; M. de Podewils vous donnera ma réponse. » AMitchell, qui fut reçu immédiatement après le départ de Valory, le roi dit avec un air de bonne humeur : « Je ne veux pas que ces messieurs me parlent comme on parle aux Hollandais, et qu'ils me disent quel traité je dois remplir ou non. »
La note écrite (1) remise à l'envoyé français protestait contre les accusations venues de Versailles : « On suppose des desseins au roi de Prusse et au roi d'Angleterre qu'ils n'ont pas; » puis elle justifiait les armements incriminés par la nécessité de prendre des mesures de défense contre la Russie et l'Autriche, et informait la cour de France de l'interrogatoire dont Klinggraeffen était chargé à Vienne. « L'on se propose de communiquer de même, tout ce qui se passera ultérieurement dans cette importante négociation , espérant que l'on voudra bien se donner la peine de distinguer la vérité de l'imposture. »
Au dire de Frédéric lui-même (2) , la communication ainsi faite avait pour but d'amuser la France et d'empêcher l'envoi de troupes en Allemagne pendant l'année en cours. Dès cette époque le roi de Prusse prévoyait le langage évasif qui serait tenu à Vienne; il était décidé à ordonner une nouvelle démarche, et à réclamer des explications sur le traité d'alliance qui, d'après ses renseignements, aurait été conclu entre la cour de Vienne et celle de Pétersbourg. La mention de ce traité, dont l'existence était inconnue à
(1) Réponse au marquis de Valory, signée Frédéric, 27 juillet 1756.
(2) Mitchell à Holdernesse, 30 juillet (très secret).
MARIE-THÉRESE ET KLINGGRÂEFFEN. 493
Versailles, donnerait lieu à des questions et à des éclaircissements, jetterait le doute dans les esprits, et provoquerait un retard dans la mise en route du corps auxiliaire que le roi Louis XV devait fournir à l'impératrice. Le calcul était habile, la suite montra la perspicacité du roi.
Des avis de Hollande, parvenus à Berlin peu de temps avant l'audience de Valory, avaient vivement ému Frédéric et lui avaient inspiré les instructions expédiées à Kling-graeffen. Son charg-6 d'affaires à La Haye, M. von der Hellen, lui mandait (1) que la Russie, sous l'influence des sollicitations de la cour d'x\utriche et de l'or libéralement distribué parles émissaires français, allait accéder au traité de Versailles ; que le dessein des deux cours impériales était de tenter contre la Prusse une attaque combinée avec 120,000 Russes et 80,000 Autrichiens; que cependant la Russie ne pouvait être prête cette année-ci. Hellen, qui avait reçu ces informations du colonel Yorke, croyait que ce dernier les tenait de Swart, ministre hollandais à Péters^ourg-, et du comte Golowkin, envoyé russe en Hollande. Ce rapport cadrait beaucoup trop avec les préoccupations du roi de Prusse pour que, avec son ardeur habituelle, il n'y ajoutât pas une foi entière, et n'y conformât pas sa politique.
A Vienne, les événements vérifièrent la justesse des prévisions du roi. Kling-graefifen eut son audience le 26 juillet. Marie -Thérèse, après l'avoir écouté sans mot dire, déclara (2) « que l'affaire était si délicate qu'elle avait jugé, afin d'agir sûrement , de coucher sa réponse par écrit et qu'elle allait me la lire elle-même ». Elle était conçue dans les termes suivants (3) : « Les circonstances criti-
(1) Hellen à Frédéric, 13 juillet 1756. « Au roi seul ». Correspondance politique, t. XII, page 95.
(2) Klinggraeffen à Frédéric, 27 juillet 1756.
(3) Marie-Thérèse à Stahremberg, 27 juillet. Le texte donné par Klinggraeffen ne diffère que par quelques mots de celui de la cour de Vienne.
ques des affaires générales m'ont fait regarder comme nécessaires les mesures que je prends pour ma sûreté et la défense de mes alliés , et qui ne tendent d'ailleurs au préjudice de qui que ce soit. C'est ce que je vous prie , Monsieur, de mander au roi votre maître. »
Aussitôt qu'il eut en mains la dépêche de Klinggraeffen, le 2 août, Frédéric réalisa le projet dont il avait entretenu Mitchell. « Immédiatement après la réception de cette lettre, écrit-il (1), vous demanderez audience de l'impératrice-reine. Vous lui direz que je suis fâché de l'importuner encore, mais que c'est indispensable dans la situation présente des affaires, dont l'importance exige des explications plus claires que celles qu'elle vient de me donner. Ni les États de l'impératrice, ni ceux de ses alliés ne sont menacés d'aucune attaque, mais bien les miens. Il faut que l'impératrice sache, pour ne lui rien dissimuler, que je suis informé, d'une manière à n'en pas douter, qu'elle a fait, au commencement de cette année, une alliance offensive avec la cour de Russie contre moi. Il y est stipulé que les deux impératrices m'attaqueront, celle de Russie avec 120,000 hommes, et l'impératrice-reine avec une armée de 80,000 combattants. Ce projet, qui devait se mettre en exécution dès le mois de mai de cette année, a été différé à cause que les troupes russes ont manqué de recrues, leurs flottes de matelots, et la Finlande de blé pour les nourrir. Les deux cours sont convenues de ne remettre les choses que jusqu'au printemps qui vient, et comme il me revient à présent de toutes parts que l'impératrice rassemble ses forces principales en Rohême et Moravie, je me crois en droit d'exiger de l'impératrice une déclaration formelle et catégorique, consistant dans une assurance verbale ou par écrit, qu'elle n'a aucune intention de m'attaquer ni cette année-ci, ni l'année qui
(1) Frédéric à Klinggraeffen,2 août 1756,