KÂUNITZ NE CROIT PAS A LA GUERRE IMMÉDIATE
se croyait sûr de la Russie, on ne l'était pas encore de la France. On se faisait fort de surmonter les résistances du gouvernement de Louis XV; mais en brusquant des négociations déjà épineuses, on risquait de manquer le but , ou tout au moins , on serait obligé d'acheter le concours désiré au prix de sacrifices qui répugnaient à l'Autriche. La promptitude, l'impétuosité si habituelle à Frédéric, n'était pas la qualité dominante de son antagoniste. Ce dernier d'ailleurs, quand même il l'eût voulu, ne pouvait s'affranchir des traditions de prudence de la cour de Vienne , ni se dérober aux règles d'une procédure dont le formalisme et la lenteur n'étaient pas les moindres inconvénients.
Si l'impératrice avait cru à la possibilité d'une rupture immédiate avec la Prusse, il est manifeste qu'elle eût cherché le secours militaire de la czarine, et qu'elle eût pris les mesures nécessaires pour protéger la Saxe contre les entreprises de l'ennemi. Loin de poursuivre les objectifs indiqués, le gouvernement de Marie-Thérèse employa sa diplomatie à modérer le zèle que ses alliés étaient disposés à déployer pour les atteindre.
Nous avons vu Kaunitz, au moment du traité de Versailles, repousser comme inopportunes et prématurées les propositions belliqueuses qui avaient été élaborées à Pétersbourg entre Esterhazy et les chanceliers russes. Deux mois après, il est vrai, la cour de Vienne, alarmée par les préparatifs de la Prusse, demanda (1) à la Russie de former une armée d'observation en Livonie; mais ce ne fut que le 22 août, c'est-à-dire deux jours après la présentation de l'ultimatum de Klinggraeffen (2) , que le chancelier réclama l'intervention active de la Russie dans l'hypothèse d'une agression du roi de Prusse , et autorisa son
(1) Kaunitz à Esterhazy, 17 juillet 1756. Arneth, t. V, page 48 et notes.
(2) Kaunitz à Esterhazy, 22 août 1756. Arneth, t. V, page 48 et notes.
envoyé à garantir le paiement d'un subside de 2 millions de ducats, à l'effet de faciliter la mobilisation des troupes moscovites.
A l'égard de la Saxe, la cour de Vienne montra la môme réserve. L'électeur-roi et son ministre Brûhl, malgré l'incapacité du premier et l'incurie du second , ne purent rester indifférents au péril qui les menaçait. En cas d'hostilités entre l'impératrice et le roi de Prusse, il était à craindre que la Saxe ne devint le théâtre de la guerre. Appauvri par les folles dépenses du monarque, privé des subsides de l'Angleterre, obligé de congédier, faute de ressources, une grande partie de ses troupes, ce pays devait avoir recours à ses voisins pour sa défense. La convention de 1746, que Frédéric allait invoquer pour justifier l'occupation de l'électorat, avait établi pour l'Autriche et la Russie l'obligation de venir à l'aide du roi Auguste s'il était attaqué; aussi les diplomates saxons furent-ils chargés de sonder le terrain auprès des cours alliées. Le langage que tenait Kaunitz à son ami Fleming ne promettait pas de la part de l'Autriche un appui immédiat; on eut recours à la Russie. Au mois de juin (1), le ministre Prasse eut ordre d'informer la cour de Russie des appréhensions qu'inspiraient à Dresde les agissements du roi de Prusse , et de rappeler le secours de 12,000 hommes, stipulé par les traités. Saisi de cette demande, le conseil se déclara prêt à s'exécuter, et offrit même de porter à 40,000 hommes l'effectif du corps d'armée qui serait envoyé pour appuyer le roi de Pologne. La décision, aussitôt ratifiée parla czarine, fut communiquée à l'ambassadeur Esterhazy. Ce furent les objections de ce dernier qui réveillèrent l'opposition des partisans de l'alliance anglaise, et firent abandonner le projet.
L'attitude de l'Autriche fut la même à Paris qu'à Péters-
(1) Williams à Mitchell, 16 octobre 1756. Cette lettre contient le récit cidessus, qui est emprunté à une conversation que l'ambassadeur anglais eut avec le grand chancelier Bestushew.