MOTIFS ET PROJETS DE FRÉDÉRIC
cas d'attaque de cette dernière. Il n'avait aucun allié à opposer à ces nouveaux ennemis. De l'Angleterre, il n'avait encore reçu que des protestations d'amitié et des demandes de secours pour la défense du Hanovre. La mobilité, la faiblesse du ministère Newcastle étaient trop notoires pour qu'il pût compter sur un appui solide de la part de cette puissance.
Les territoires électoraux du roi George, dégarnis de troupes , seraient une proie facile pour l'armée française , une source d'embarras et de dangers pour la Prusse. Entreprendre la lutte seul, sans espoir d'assistance, assumer la lourde responsabilité du rôle d'agresseur, n'était-ce pas faire éclater sur sa tête l'orage qui n'était encore qu'à l'état de menace, et qu'une sage politique ou même le hasard des événements, la disgrâce d'une favorite ou la maladie d'une souveraine pouvait dissiper ou écarter? Si Frédéric ne se laissa arrêter par aucune de ces objections, c'est qu'il régla sa conduite uniquement d'après des considérations militaires. Le roi apportait au maniement de ses relations extérieures les qualités qui firent de lui le premier général de son époque sur le champ de bataille; il pensait que l'initiative sur le terrain est la clef du succès, et il avait raison, car si l'application téméraire de ce principe entraîna parfois pour lui des défaites désastreuses, elle fut par contre la cause de ses victoires les plus brillantes.
Frédéric ne fit aucun mystère de son plan d'opérations pour l'automne de 1756. Saisir la Saxe, désarmer la faible armée du roi de Pologne, entrer en Bohême, surprendre les forces autrichiennes en flagrant délit de formation , les battre , pousser en avant , arracher la paix à l'impératrice avant que ses alliés pussent intervenir : tel était le projet qui eût réussi sans la résistance imprévue des Saxons et l'action vigoureuse du maréchal Brown. En réalité, les faits lui donnèrent tort. La campagne de 1756 fut loitL de lui assurer le résultat qu'il avait escompté;
dès l'été de 1757, il trouva en face de lui la formidable coalition dont son impétueux assaut aurait dû le délivrer. Selon les calculs humains, Frédéric devait succomber devant la masse de ses ennemis. S'il ne fut pas écrasé dans cette lutte inégale, s'il sortit vainqueur de l'épreuve, il le dut à son génie , à la valeur de ses soldats, à la lenteur et à l'incapacité de ses adversaires.
Il serait bien téméraire de conjecturer ce qui se serait passé si le roi de Prusse était resté sur la défensive que lui conseillaient son frère, les membres de sa famille, ses ministres les plus autorisés, et jusqu'à son allié le roi d'Angleterre. Les difficultés que Kaunitz trouva , même après les incidents de Saxe, à entraîner la France et à décider la marche offensive des Russes, nous permettent de supposer que les hésitations des nouveaux confédérés eussent été plus grandes s'ils n'avaient pas été stimulés par l'attentat contre le roi de Pologne , et contraints par les termes mêmes de leurs conventions, à venir en aide à la partie attaquée. Les ménagements que Frédéric garda pendant de longs mois à l'égard de la Russie, les efforts qu'il fit à Paris pour éviter une rupture, prouvent qu'il ne se souciait pas de se mettre les deux puissances à dos, et qu'il n'avait pas perdu tout espoir d'obtenir leur neutralité , ou tout au moins de réduire leur rôle à celui de simples auxiliaires de l'Autriche.
D'après nous, la brusque agression de Frédéric était une erreur politique des plus graves. Nous n'irons pas jusqu'à dire, avec Hertzberg, « que la curiosité du roi et la petite circonstance de la trahison d'un clerc saxon » furent la cause indubitable de la guerre; mais nous pensons que la résolution de Frédéric, inspirée par des renseignements incomplets et souvent inexacts, était basée uniquement sur des conceptions d'ordre militaire; et nous estimons que l'espoir de succès toujours problématiques n'était pas une compensation suffisante au danger certain d'avoir pour