JUGEMENT DE LA CONDUITE DE FRÉDÉRIC
ennemies deux des nations les plus considérables de l'Europe.
En précipitant les négociations avec l'Angleterre et en signant avec elle le traité de Westminster, Frédéric avait cru assurer la paix de l'Allemagne et la tranquillité de ses États. Il s'était lourdement trompé. En attaquant l'Autriche, il compta dissoudre ou empêcher la coalition que l'impératrice s'efforçait de former contre lui : il fournit, au contraire, à cette souveraine le seul argument qui permit de fonder et de cimenter ses alliances. Par son action intempestive, il créa lui-même l'entente qu'il espérait détruire. En commençant la guerre, le roi de Prusse commit une faute, dont les suites, d'après les probabilités, pouvaient et devaient être son propre anéantissement et la ruine de son pays.
Avant de clore notre récit , nous ne résisterons pas au désir de remettre en scène les principaux personnages qui prirent part aux campagnes diplomatiques préparatoires de la guerre de sept ans.
Des acteurs de la pièce qui se joua en Europe pendant les années 1755 et 1756, il y en a peu qui sortent de l'ordinaire. L'analyse des faits et la revue des agissements de la cour de Versailles démontrent la médiocrité des hommes d'État français, parmi lesquels se distinguent à peine l'honnête insuffisance de Rouillé ou l'intelligente faiblesse de Bernis. Au-dessus d'eux, plane le pouvoir despotique d'un roi trop vaniteux pour ne pas chercher à diriger ses affaires, trop indolent pour leur donner une impulsion suivie. A côté de lui, une favorite, qui n'a d'autre souci que d'affermir son crédit, d'autre préoccupation que de conserver les bonnes grâces du monarque ; sans élévation dans les idées, sans ampleur dans les vues, elle règle sa conduite, formule ses avis, d'après le parti qui servira le mieux son intérêt personnel.
Dans un milieu pareil , peut-on s'étonner de l'indécision
perpétuelle qui caractérisa l'attitude du gouvernement de Louis XV, depuis les premiers troubles d'Amérique jusqu'à l'invasion de la Saxe? Il serait difficile de trouver des expressions assez fortes pour qualifier la politique de la cour de Versailles pendant ces deux années. A dire la vérité , elle n'en eut pas ; elle ne prit aucune initiative et se laissa pousser, ou plutôt surprendre par les événements.
En Angleterre, le spectacle est presque identique. La rancune sénile du roi George, la véhémence brutale de son fils , les clameurs des commerçants de la Cité , imposent à Newcastle une lutte qu'il redoute, mais qu'il ne cherche pas à éviter. Les hostilités commencées, l'incohérence du premier ministre éclate au grand jour. Partagé entre le désir de plaire à son roi en défendant le Hanovre , et la crainte d'être renversé par un parlement qui ne veut pas de participation à la mêlée européenne, il aliène ses anciens amis d'Autriche et de Hollande , soulève l'opinion contre son ministère, et ne sauve l'Angleterre de l'isolement dans lequel elle va tomber que grâce aux avances du roi de Prusse, qu'il a le bon sens d'accepter. Le traité signé, il n'en sait pas tirer profit, n'exerce aucune action sur son nouvel allié , et n'utilise les crédits qu'on lui vote ni pour les opérations du continent dont on ne veut pas, ni pour la guerre coloniale et maritime pour laquelle on se passionne.
Parmi toutes ces médiocrités, le chancelier de l'impératrice , le comte de Kaunitz, mérite seul le titre d'homme d'État. Ce ministre, que Frédéric qualifie comme (1) « si frivole dans ses goûts et si profond dans les affaires », eut la double gloire de concevoir pour la politique étrangère de son pays un programme nettement défini, et de travailler à son exécution avec une fermeté et une persévérance qui ne se démentirent jamais. Conscient du danger que
(1) Frédéric, Histoire de la guerre de sept ans, t. I, page 37.