KAUNITZ
présentait pour la vieille suprématie de l'Autriche Faccroissement rapide de la jeune monarchie de la Prusse , il g-arda toujours comme objectif l'abaissement, l'anéantissement même de son rival. Il eut l'art de faire épouser sa querelle à la Russie et à la France, en exploitant pour sa cause les sentiments personnels des souverains de ces deux pays. Le succès de ses ouvertures à Pétersbourg s'explique par la communauté de vues qui existait entre les deux cours vis-à-vis de la Porte Ottomane , par l'anarchie qui régnait dans les conseils d'un État encore à moitié barbare, par le caractère et le tempérament de la czarine. Mais à Versailles la tâche était tout autre. Pour suivre les vues de Kaunitz, la France devrait renoncer à la politique séculaire pratiquée sans interruption depuis Henri IV et Richelieu, que venait d'appliquer contre Marie-Thérèse elle-même le roi Louis XV; elle serait forcée d'abandonner l'alliance prussienne, dont l'avantage , sinon la nécessité, était proclamé par tous les hommes d'État français, de renoncer à la vengeance qu'elle voulait tirer de l'Angleterre, son ennemie traditionnelle, pour attaquer la Prusse, son amie, de démolir de ses propres mains l'édifice qu'elle avait aidé à construire , d'abdiquer en faveur de l'Autriche, son ancienne adversaire, le rôle de protectrice des princes allemands.
Un projet dont l'exécution présentait tant de difficultés, dont la réalisation paraissait si contraire aux intérêts français , devait effrayer des esprits moins hardis que celui de son auteur, et rencontrer des résistances de la part de ses collègues. Les critiques ne lui furent pas épargnées; Kaunitz sut les surmonter, grâce à l'appui de sa souveraine , dont il s'était concilié l'affection et la confiance.
Pendant les pourparlers engagés avec la cour de Versailles, nous ne savons ce qu'il faut le plus admirer : la sagacité qui pénètre la pensée intime du roi Louis XV et de ses conseillers , l'habileté qui utilise pour ses fins les préoc-
cupations mesquines de la Pompadour et de ses protégés , ou la ténacité qui s'acharne à la poursuite du but. Le ministre autrichien ne sacrifie rien, gagne sur les détails, concède tout juste ce qu'il faut pour ne pas rebuter, accorde le moins pour obtenir le plus, entraine le gouvernement français , presque malgré lui , dans la voie qu'il lui a préparée.
Dans sa tâche ardue, il fut puissamment secondé par Marie-Thérèse, qui mit toutes les qualités de son cœur et de son esprit au service de l'œuvre commune. Nous ne nous arrêterons pas au reproche que lui adressent certains historiens d'avoir voulu asservir l'Allemagne et d'avoir provoqué une intervention étrangère dans l'Empire. Allemands, dans la conception moderne du mot, l'impératrice -reine et son chancelier ne le furent pas plus que le roi de Prusse. Autrichiens avant tout, ils travaillèrent à la grandeur de la maison d'Habsbourg, comme Frédéric se voua à l'agrandissement des Hohenzollern. Que la consolidation du vieil empire germanique au profit de l'Autriche eût eu des résultats néfastes pour le développement des libertés pubUques, que la politique de Kaunitz n'ait été inspirée que par des sentiments de fidélité pour sa souveraine et pour sa maison, cela est possible et même probable. Mais au dix-huitième siècle, les idées de pays et de nationalité étaient trop confuses, elles s'identifiaient trop avec le dévouement à la personne du chef de l'État, pour que nous fassions un crime au chancelier de n'avoir pas professé un genre de patriotisme qui n'était pas de son époque , et que sa raison pratique eût relégué dans les aspirations de l'avenir.
S'il ne fut pas patriote dans le sens qu'on attache de nos jours à ce mot, Kaunitz fut un serviteur intelligent et loyal de l'Autriche. Comme ministre, il déploya des talents qui le mettent au premier rang. Dans la direction des Affaires Étrangères de son pays, il montra la méthode et