FRÉDÉRIC LE GRAND
la patience qui firent défaut à son royal antagoniste. Si le succès ne couronna pas ses efforts , l'histoire doit reconnaître qu'on ne saurait le rendre responsable de l'échec.
Ea Frédéric, devons-nous voir le défenseur de l'Allemagne contre l'étranger, le champion des libertés germaniques menacées par les desseins despotiques de la maison de Habsbourg, le protecteur du protestantisme contre la ligue des puissances cathoHques? Faut-il le considérer comme l'initiateur, le créateur de l'unité allemande? Est-ce par des vues dont l'élévation dépassait de toute la hauteur de son génie la pensée contemporaine, qu'il faut expliquer une conduite dont l'imprévu et le sans-gêne apparent ont donné lieu à des critiques aussi malveillantes que peu fondées? Des appréciations de ce genre répondent bien aux tendances modernes de l'esprit tudesque, au désir de trouver des racines, d'autant plus profondes qu'elles seraient plus anciennes, à cette unité qui semble d'éclosion trop récente pour satisfaire ses admirateurs. Qu'elles servent de thème à des discours d'apparat ou à des éloges rétrospectifs des HohenzoUern , cela peut se concevoir ; mais il serait bien difficile de les concilier avec le respect de la vérité.
11 suffit de lire les écrits du grand roi, de parcourir sa correspondance, pour se convaincre qu'il n'obéissait guère aux inspirations que des caudataires maladroits ont inventées pour lui. Esprit délié, positif jusqu'au scepticisme, il marque la supériorité qu'il se reconnaît par le dédain affiché pour les causes qui passionnent le commun des mortels. S'agit-il de la religion? « Si le pays est protestant comme la Sçixe, écrit-il (1) , on joue le rôle de défenseur de la religion luthérienne , et on souffle le fanatisme au cœur du vulgaire, dont la simplicité est facilement
(1) Les Principes généraux de la guerre. Œuvres de Frédéric. Cité par Leliinann.
abusée. » Le principe ainsi exposé, il sait le mettre en action; il dénonce à l'opinion les projets qu'il attribue à la cour de Vienne contre les confessions protestantes, et se pose en protecteur de la foi réformée pour assurer sa popularité en Angleterre. Autoritaire par essence, il n'admet ni contrôle ni discussion; le mot de liberté n'a de sens dans sa bouche que celui de résistance à un pouvoir qui n'est pas le sien. Il évoquera au besoin le sentiment national, il parlera de « notre chère patrie », mais le mot sous sa plume sonne faux; l'on sent que pour lui la patrie s'incarne dans sa personne. Certes, il a conscience des devoirs que sa situation lui crée , il se dépensera tout entier pour le service; mais ce service c'est celui du roi : c'est le sien.
Français par son éducation , ses goûts artistiques et littéraires, par ses amitiés, par son langage, dans sa politique il est prussien, Hohenzollern jusqu'à la moelle. L'Allemagne ne le préoccupe que pour y faire grandir son influence, pour en réunir le plus de territoire possible à son royaume. Sa Prusse, il la veut forte, prospère, peuplée, prête à la guerre. « Notre État manque encore de force intrinsèque (1), a-t-il dit dans son testament politique de 1752; toutes nos provinces ne contiennent que 5 millions d'âmes. Le militaire est respectable , mais il n'est pas assez nombreux pour résister aux ennemis qui nous environnent. »
Ce programme d'agrandissements, d'annexions, Frédéric le suivra pendant tout son règne, en commençant par la Silésie et en finissant par la Pologne, II déploiera pour cette cause une activité infatigable, des talents d'administrateur hors ligne, une perspicacité merveilleuse, un génie militaire qui fit de lui le premier général de son époque, un courage et une persévérance peu ordinaires. Dans la poursuite du but il montrera un mépris absolu
(1) Testament politique cité par Lehmann. Frédéric le Grand, p. 63.