‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 25 sur 249 · COMMISSION DES LIMITES · texte numérisé non relu

COMMISSION DES LIMITES

faites par la marine anglaise avant la déclaration de la dernière guerre, les commissaires, malgré leur compétence réelle , ne purent aboutir à aucune décision sur aucun des points contestés. Discussions interminables sur leurs pouvoirs, échange de longs mémoires dans lesquels chacun cherche, en termes souvent acerbes, à convaincre son adversaire de la justice de ses prétentions et à démontrer le peu de fondement des contre -propositions qu'on lui oppose, incidents de procédure entraînant des interruptions de plusieurs mois dans les séances : telles sont les caractéristiques de travaux dont l'inefficacité, au point de vue international , était compensée par le charme des relations personnelles et parles agréments du séjour de Paris. Un seul exemple fera ressortir les difficultés et la lenteur de la marche suivie : la plus grande partie de l'année 1753 fut gaspillée, par suite du refus d'accepter la communication de pièces non traduites de l'anglais. Les Français, surpris et blessés de ce qu'ils considèrent comme un manquement aux traditions diplomatiques, en réfèrent au ministre ; M. de Saint-Contest , secrétaire d'État aux Affaires Étrangères, donne l'ordre de renvoyer la note et d'en demander une qui fût conçue en français, « ainsi que l'avaient été les premiers mémoires sur cette matière ». Lord Holdernesse, secrétaire d'État anglais, déclare à notre ambassadeur que la traduction des documents expose à des erreurs, et entraîne des pertes de temps; d'ailleurs, « M. de Silhouette , l'un des membres , possède leur langue comme l'Anglais le mieux instruit ». Le ministre français insiste, enfin, après deux mois de débats, le gouvernement anglais repousse le français comme langue unique , et offre , à titre de compromis, l'usage d'une langue neutre. Le département parait peu goûter cette idée; sur l'avis de M. deMirepoix, qui ne veut pas prolonger l'incident, M. de Saint-Contest cède d'assez mauvaise grâce, et les délégués reprennent leurs conférences.

Dès cette époque, le cabinet anglais ne fondait pas grand espoir dans le résultat des délibérations de la commission des limites. Dans le cours de l'année 1752, Newcastle suggère à notre ambassadeur la nécessité d'une négociation de cour à cour, qui serait confiée à lord Albermarle et aux ministres de Versailles. En 1753, Holdernesse revient sur cette proposition; M. de 3Iirepoix (1), en la transmettant, fait valoir que « le roi d'Angleterre est encore plus persuadé de l'inutilité des travaux de nos commissaires, parce que c'est lui qui, sur sa liste civile, est chargé de payer le salaire des membres anglais, et qu'il voudrait fort épargner cette dépense ». M. de Saint-Contest et son successeur, M. de Rouillé, restent sourds à cet appel, et l'échange des notes et mémoires continue jusqu'à la fin.

Cependant, la diplomatie ne resta pas inoccupée. Dès l'année 1750, les agissements des Français en Acadie, les efforts de l'abbé Le Loutre, pour encourager et provoquer l'émigration des habitants français de la Nouvelle- Ecosse, donnèrent lieu à des remontrances de l'ambassadeur anglais, auxquelles M. de Puysieulx, alors aux Affaires Étrangères, répondit par des plaintes sur la conduite du gouverneur Cornwallis , et sur l'expédition de son subordonné Lawrence dans la région de l'isthme de Chignecto. En janvier 1751 , il fut convenu que les deux cours prescriraient à leurs officiers de cesser les voies de fait et de conserver les positions respectives en attendant la solution définitive. L'arrangement fut exécuté et la tranquillité maintenue en Acadie jusqu'au printemps de 1755.

Cet accord pacifique était évidemment dû au crédit dont le représentant du roi George jouissait auprès de son gouvernement, et de la cour où il était accrédité. Résidant depuis plusieurs années en France , très assidu auprès de ]^me ^g Pompadour et très apprécié du roi, Albermarle

(l) Mirepoix au ministre, 10 décembre 1753.

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était plus à môme que personne par son caractère, sa bonne humeur, ses relations, de réussir dans des négociations que rendaient de jour en jour plus épineuses les incidents survenus sur les bords de l'Oliio, la méfiance réciproque des deux États, et l'amour-propre national de plus en plus excité.

A ces causes morales, venait s'ajouter la difficulté de faire accepter par M. de Saint-Contest , dont l'état de santé aggravait la susceptibilité naturelle, le ton des notes anglaises, qu'une traduction trop littérale rendait aussi raides dans la forme qu'elles étaient dures dans le fond. « Les ministres anglais, écrit Mirepoix (1), s'expriment assez mal dans notre langue, et M. de Pelham encore plus mal que les autres; et il faut plus peser sur l'esprit de ce qu'ils veulent dire que sur leurs expressions, et je leur dois la justice que, dans toutes les occasions, ils m'ont témoigné la plus scrupuleuse attention, pour ne pas s'écarter de la considération qu'ils doivent à notre cour et de leur respect pour Sa Majesté. » M. de Saint-Contest n'admet pas les circonstances atténuantes plaidées par son envoyé. « S'il arrivait, réplique-t-il (2) , que les ministres anglais vous renouvelassent les propos indécents qu'ils vous ont tenus, vous voudrez bien leur répondre que vous ne pouvez pas vous fier à votre mémoire sur des objets aussi graves, et que vous les priez de vous les donner par écrit, s'ils veulent que nous en soyons informés; alors la réflexion les ramènera peut-être aux sentiments que la justice et la suite de nos bons procédés doivent leur inspirer; ou, s'il en est autrement, vous serez délivré de l'embarras de fixer le sens de leurs propos , et nous nous trouverons en état de proportionner notre ton à celui qu'ils auront pris. »

(1) Mirepoix à Saint-Contest, le 17 décembre 1753.

(2) Le ministre à Mirepoix, 25 janvier 1754.

La correspondance d'Albermarle avec lord Holdernesse et sir Thomas Robinson, qui remplirent successivement pendant le premier semestre de 1754 le poste de secrétaire d'État au département des AfFaires Étrang-ères du Sud , ne contient aucune note d'alarme. L'ambassadeur anglais entretient son gouvernement d'un canal ouvert au port de Dunkerque, explique que cette construction d'un caractère purement commercial n'a aucun rapport avec les fortifications dont l'interdiction avait été maintenue par la paix d'Aix-la-Chapelle , et obtient pour les délégués anglais la permission de visiter officieusement les travaux. Il communique les renseignements les plus circonstanciés sur l'état des armements français, sur les influences de l'entourage du roi , sur les dispositions des cours étrangères représentées à Paris; quant à ses rapports avec M. de Saint-Contest il les dépeint comme empreints de la plus grande cordialité.

Ce fut au commencement de juillet 1754 qu'arrivèrent à Londres les nouvelles des premières hostilités en Amérique : « Il s'est répandu ici, écrit notre ambassadeur (1) , une nouvelle qui a fait une assez grande fermentation parmi les négociants. Nos gens du Canada s'étaient emparés d'un fort sur les frontières de la Virginie , dont ils avaient chassé les Anglais... Quoique j'aie eu l'occasion de voir les ministres, aucun d'eux ne m'en a parlé. » Rassuré sans doute par leur silence, le duc (2) de Mirepoix profita du congé qui lui avait été accordé et quitta Londres le 25 juillet, laissant son secrétaire M. Boutet pour le remplacer comme chargé d'affaires.

Pendant l'absence de l'envoyé, qui dura jusqu'à la fin de l'année, la causerie diplomatique continue à Versailles, à Compiègne et à Fontainebleau. Albermarle annonce

(1) Mirepoix à Saint-Contest, !"•■ juillet 1754.

(2) M. de Mirepoix avait été crée duc en 1752.

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