‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 26 sur 249 · NEWCASTLE ET M"^^ DE POMPADOUR · texte numérisé non relu

NEWCASTLE ET M"^^ DE POMPADOUR

la mort de Saint-Contest et son remplacement par M. de Rouillé. « Personne n'avait songé à lui, écrit-il (1); il a été choisi par le roi , c'est un homme fort intègre et tout à fait favorable au maintien de la paix. » « On ne fait pas grand cas de la capacité de Rouillé (2) », mande-t-il à Newcastle , qui le questionne sur les changements apportés au ministère, « et on déteste la morgue de Machault (3). A propos de l'échange de portefeuilles, on dit en plaisantant que comme les affaires de la Marine ont toujours été étrangères au petit Rouillé, le roi avait bien fait de le mettre à la tête des Affaires Étrangères. Quant au garde des sceaux, qu'il était devenu enragé de la morsure du clergé et que le roi l'avait envoyé à la mer pour se guérir. »

Dans les lettres d'Albermarle, nous trouvons des détails qui établissent l'affabilité des relations que le chef du ministère anglais entretenait à Versailles.

Newcastle se met en frais pour faire sa cour à la marquise de Pompadour (4) : « Le roi (George II) est enchanté de votre récit de la manière dont JVP" de Pompadour s'exprime à l'égard des compliments de condoléance (5) que Sa Majesté lui a fait parvenir... elle a eu la condescendance de m'envoyer le plus joli cadeau imaginable; toutes nos cervelles et toutes nos mains travaillent à lui adresser quelque chose de convenable en retour. » Quelques jours après, Albermarle est chargé de lui remettre une boite d'ananas. Il trouve sans doute le cadeau un peu mince : « La grande dame , écrit-il (6) au premier ministre, aime

(1) Albermarle à Robinson , le 30 juillet 1754. Newcastle papers. British Muséum.

(2) Albermarle à Newcastle, le 14 août 1754.

(3) Nommé garde des sceaux et chargé par intérim de la Marine.

(4) iNevvcastle à Albermarle, le 1^' août 1754.

(5) A l'occasion de la mort de sa fille.

(6) Albermarle à Newcastle. Private, le 1 1 septembre 1754. Newcastle Papers. British Muséum.

beaucoup les oiseaux et les animaux des Indes; si vous pouviez lui envoyer des daims , des antilopes ou des faisans, je suis sûr que cela lui ferait plus de plaisir que toute autre chose. )) Un peu plus tard, c'est Mirepoix, alors à Compiègne, qui est prié de transmettre les compliments de Newcastle. « Nous avons goûté, écrit ce dernier (1), les différentes espèces de liqueurs qu'elle m'a fait l'honneur de m'envoyer ; elles sont toutes excellentes, mais il nous a paru que celles de l'huile de Vénus et de la fleur d'orange méritent la préférence... Connaissant comme vous faites. Monsieur, mes sentiments pour IVP" de Pompadour, je me flatte que vous voudrez bien lui témoigner combien je m'estime heureux en me trouvant honoré de ses ordres , et l'assurer qu'elle n'a pas, en France même, un serviteur qui lui soit plus dévoué que moi. »

Cet échange de présents, de phrases aimables, les commandes de vins français, « d'une barrique de Champagne, » les bouteilles n'étant pas admises à la douane anglaise, les billets adressés à l'ambassadeur à propos d'un cuisinier français qu'il fallait chercher de préférence « chez la Robe (2) et la Finance, où l'on trouve des sujets plus distingués que chez les gens qualifiés » parce qu'ils payent mieux , les félicitations que Newcastle fait parvenir à M. de Séchelles à l'occasion de sa nomination comme ministre, toutes les politesses et galanteries de l'homme d'État anglais n'empêchèrent pas les différends entre les deux cours de s'aggraver pendant le second semestre de 175V.

Le 26 août, Albermarle rend compte de la communication que Rouillé lui a faite de la dépêche du gouverneur Duquesne, relatant l'incident Jumon ville. Le 18 septembre, le ministre français lui parle de la capitulation du fort de

(1) Newcastle à Mirepoix, le 7 novembre 1754.

(2) Albermarle à JVewcastle, le 23 octobre 1754.

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Nécessité , qu'Albermarle avait apprise , de son côté , par une lettre de Newcastle. « Toute l'Amérique du Nord sera perdue, lui avait écrit (1) son chef, si nous tolérons des procédés pareils; il n'y a pas de guerre qui serait pire pour notre pays que de supporter des faits semblables. La vérité est que les Français réclament la possession de toute l'Amérique du Nord, excepté la lisière du littoral, dans laquelle ils voudraient resserrer toutes nos colonies , et de laquelle ils pourront nous chasser quand ils le voudront, ou quand il y aura une guerre déclarée ; mais c'est ce que nous ne pouvons ni ne voulons souffrir, et j'espère que nous allons prendre d'urgence des mesures (et nous en avons déjà pris), qui mettront à l'avenir la charge et les plaintes à leur compte. Mirepoix a toujours tenu un langage raisonnable sur ces affaires, et je lui ai dit, lors de son départ, qu'il ferait bien d'insinuer que, puisque le roi de France est réellement pour la paix, ils feraient bien d'empêcher leurs officiers, aux Indes Occidentales et dans les postes éloignés , d'agir de façon à contrarier les intentions pacifiques du roi. » Faisant allusion aux travaux de la commission, il ajoute : « J'en ai assez des commissaires, mais je ne sais pas comment m'en débarrasser; je suis sûr qu'ils ne serviront à rien, et j'espère que nous ne nous laisserons pas amuser par leurs conférences au point de suspendre ou d'ajourner les résolutions que nous devons prendre , pour nous défendre ou pour recouvrer les possessions que nous avons perdues. »

Sir Thomas Robinson s'exprime dans le même esprit : pour arriver à une entente, il est indispensable que les Français évacuent leurs forts d'Acadie et de la région de rOhio. « Comme la conduite des Français dans l'Amérique, continue-t-il (2), impose à Sa Majesté l'impérieuse

(1) Newcastle à Albermarle, le 5 septembre 1754.

(2) Robinson à Albermarle, le 12 septembre 1754.

obligation de prendre les mesures qu'elle jugera nécessaires pour la protection du commerce de ses sujets, pour la défense des possessions de sa couronne, exposée aux attaques ouvertes dirigées contre elle, Sa Majesté ne croit pas utile de vous envoyer des instructions à ce sujet ; mais vous pouvez, comme de vous-même, saisir l'occasion de parler à M. Rouillé dans le sens de ma lettre... Car je puis assurer Votre Excellence, confidentiellement, que Sa Majesté ne se laissera pas tromper par des négociations ou par le renvoi à une commission de prétentions sans fondement , alors que les Français occupent des territoires appartenant à la couronne de Grande-Bretagne, ou engagent les hostilités comme ils le font en ce moment en Amérique. »

Le 3 octobre, Robinson annonce à Albermarle la décision prise par la cour de Londres de faire partir pour l'Amérique le général Braddock avec des renforts. De son côté, Newcastle, revenu à des sentiments plus calmes, regrette le bruit fait sur l'expédition projetée : « Un avis (1) des plus mal avisés du ministère de la guerre , mande-t-il à l'ambassadeur, a mis le feu à tous les ministres étrangers , leur a fait croire que nous allons commencer la guerre, ce qui, je l'espère, est bien loin de notre pensée. Il faut supposer que les "Français s'alarmeront, et j'avoue que je ne serai' pas surpris s'ils font une déclaration un peu forte, et alors nous serons engagés pour tout de bon. »

Après avoir rappelé les usurpations françaises, il ajoute : « Et cependant si nous essayons de nous défendre contre d'autres empiétements, ou si nous tentons de reprendre notre territoire , c'est nous qui aurons commencé la guerre. Mais quel que soit l'agresseur, ce sera le malheur le plus grand pour le pays si la guerre commence ; c'est pourquoi il faudrait tout faire pour l'empêcher, sans

(1) Newcastle à Albermarle, le 10 octobre 1754.

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entraver cependant les mesures pour nous couvrir contre leurs attaques en Amérique. Personne ne peut obtenir ce résultat mieux que vous, et j'espère que vous pourrez, en parlant en votre propre nom , dépeindre nos préparatifs nécessaires de défense, de telle façon que les ministres français n'oseront pas s'en plaindre... La marquise et Mirepoix peuvent être fort utiles. Excusez-moi de m'exprimer si librement; mais nous sommes au bord d'un précipice, et je suis convaincu que vous nous aiderez à en sortir, si vous le pouvez. »

A l'arrivée de ces dépêches , Albermarle se rend à l'audience de Rouillé (1), qui l'interroge sur l'expédition Braddock; il réplique qu'il n'a pas d'indications à ce sujet, mais que, d'après son opinion particulière, les armements anglais se justifiaient et s'expliquaient par les procédés des Français, dont on avait été d'autant plus surpris, qu'ils avaient eu lieu en pleine paix et sans être précédés d'aucune observation ou représentation. Le ministre français ne lui répond que d'une façon évasive et ne lui paraît pas aussi impressionné par les mesures du cabinet anglais, qu'il l'aurait imaginé. Quelques jours après, nouvelle discussion entre Albermarle et Rouillé (2) ; on échange, les mêmes récriminations. L'envoyé du roi George termine son récit en disant : « Ce fut la fin de notre conversation qui, de part et d'autre, ne fut qu'historique [sic) ; ni l'un ni l'autre n'a prétendu parler d'après les instructions reçues. » Dans une autre lettre (3), l'ambassadeur se plaint de Mirepoix, qui l'évite et qui paraît vouloir retarder le plus possible son retour à Londres. Newcastle continue à s'inquiéter (4) : « Je n'aime pas l'aspect des affaires ni les retards de Mirepoix. Pour l'amour de Dieu, empêchez une

(1) Albermarle à Robinson, le 16 octobre 1754.

(2) Albermarle à Robinson, le 23 octobre 1754.

(3) Albermarle à Newcastle, le 30 octobre 1754.

(4) Newcastle à Albermarle, le 7 novembre 1754.

62 LE REiNVERSEMENT DES ALLIANCES. — CHAP. IL

querelle si vous le pouvez. Il faut que nous nous fassions justice en Amérique; ce sont eux qui sont les agresseurs... Quand nous aurons rétabli nos affaires en Amérique , nous pourrons aboutir à une entente raisonnable sur le tout , et cette solution , la France devrait la rechercher aussi bien que nous, »

Le 27 novembre, Albermarle relate (1) une nouvelle conversation « historique » avec Rouillé; au ministre qui lui demande s'il n'y avait aucun moyen de régler le litige à l'amiable, il prend sur lui de suggérer la retraite des troupes françaises derrière l'Ohio et l'évacuation par elles de la rive anglaise de ce fleuve. Cela fait, l'Angleterre serait prête à accueillir les griefs et à examiner les prétentions du cabinet de Versailles. Rouillé répond qu'une retraite pareille serait à la fois une défaillance et l'abandon des droits territoriaux de la couronne; et après une longue discussion sur les titres des deux puissances, ajoute : « Je suis fâché de tout ceci, car je prévois que nous serons obligés d'envoyer aussi du monde en Amérique (2). » Quant à la solution définitive , le ministre s'en réfère à la fameuse commission des limites et exprime l'espoir qu'elle saura activer ses travaux.

Des entretiens diplomatiques, dans lesquels aucun des interlocuteurs n'était autorisé à formuler une réclamation ou une proposition précise , ne pouvaient avoir d'autre résultat que d'envenimer le débat et rendre les concessions de part et d'autre plus difficiles. Les deux gouvernements, se cantonnant dans leurs droits , entendaient obtenir satisfaction d'abord et s'expliquer ensuite. Peut-être croyaientils que les choses se passeraient en Amérique comme aux Indes Orientales , où les hostilités se poursuivaient depuis longtemps entre les Compagnies rivales sans que

(1) Albermarle à Robinson, le 27 novembre 1754.

(2) L'ordre du roi d'armer une escadre pour l'Amérique ne fut donné qu'à la date du 3 janvier 1755.

MORT D'ALBERMARLE. 63

cet état de choses affectât les bons rapports en Europe. Quoi qu'il en fût, aucun effort sérieux ne vint arrêter le cours des événements; les préparatifs de guerre reprirent de plus belle, la commission des limites continua son échange de pièces et de documents , les conversations de Rouillé avec Albermarle se maintinrent sur le même ton et ne furent interrompues que par la mort subite de l'ambassadeur, décédé à Paris le 22 décembre, à la suite d'une attaque d'apoplexie.

Lord Albermarle, très répandu dans la haute société française, très bien en cour, fut regretté à Paris. « Le roi d'Angleterre a fait une grande perte et moi aussi ! » s'écria Louis XV en apprenant la nouvelle. A en juger cependant par la correspondance échangée avec sir Thomas Robinson, son chef immédiat, et le duc de Newcastle, son ami particulier, l'envoyé anglais ne parait pas avoir eu d'initiative; il abonde généralement dans le sens de ses correspondants et donne une entière approbation à leurs raisonnements. Il est fort douteux qu'il eût pu empêcher le conflit.

Cependant , le cabinet français commence à son tour à éprouver des inquiétudes sur l'issue des contestations. Le message que le roi George avait adressé au Parlement, à l'occasion de la session d'automne , contenait un passage dans lequel, après avoir fait allusion aux démêlés d'Amérique , il manifestait Tintention de défendre les droits de sa couronne. A ce langage d'allure belliqueuse, à l'annonce de l'expédition Braddock, on se décida à riposter par l'armement d'une escadre et par l'envoi de renforts au Canada. Quant aux négociations suspendues, on les reprit à Londres, et à cet effet le duc de Mirepoix rejoignit son poste dans les premiers jours de janvier 1755, muni d'instructions presque aussi volumineuses que celles qu'il avait reçues au début de son ambassade.

Arrêtons un instant l'analyse quelque peu fastidieuse des

incidents diplomatiques pour esquisser la physionomie des principaux acteurs de la pièce.

Dans le cours de ce récit, nous aurons trop souvent à revenir sur le roi Louis XV et sur la marquise de Pompadour, pour qu'il soit nécessaire de retracer des portraits si connus. Il y a tout lieu de croire que le roi et sa maîtresse exercèrent une action considérable sur la conduite de l'afTaire. A côté des déjîèches officielles, dont la collection existe tout entière dans les archives du quai d'Orsay, il y eut, à n'en pas douter, échange continuel de lettres entre le cabinet du roi ou la favorite d'une j)art, et la légation de l'autre. Cette correspondance, dont il ne reste plus trace, et qui passa très proJjablement par le canal de M'"" de Mirepoix, amie intime de la marquise, influa beaucoup sur le ton et le langage du négociateur français, et explique les contradictions et les hésitations que nous aurons à sig"naler.

Contre cette intervention occulte, le ministre responsable était inqiuissant à lutter; mal préparé par sa carrière administratixe pour les lourdes fonctions auxquelles il venait d'être ;q:>pelé, trop ;\gé pour remplacer l'acquis par le travail, consciencieux, honnête, mais borné jusqu'à la timidité, Houille n'avait ni décision ni autorité; aussi s'inspirait-il, la plupart du temps, des vues de l'abbé La Ville, son premier commis, ou se bornait-il à faire un exposé au conseil . quitte à conformer son avis à celui de la majorité ou à deviner le parti qui agréerait le plus au souverain.

Uuant à l'envoyé de Louis XV, l'histoire s'est montrée sévère à son égard. Il était de mode au dix-huitième siècle, comme parfois encore aujourd'hui, de rendre les agents responsables d'insuccès, dus en réalité beaucoup plus aux instructions du département qui les dirige, qu'à une initiative personnelle en général interdite.

-Mirepoix fit tous les ctforts possiidcs pour éviter la guerre. Ses dépêches adressées au ministre Rouillé et à l'abbé La Ville, si elles n'indiquent ni le flair de l'homme

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