LE DUC DE MIREPOIX
d'État, ni une connaissance suffisante des détails de la question , font honneur au patriotisme , à la bonne foi , au bon sens du citoyen. Notre ambassadeur, plutôt militaire que diplomate, est franc, loyal, de relations agréables; « très estimé en Angleterre, écrit Walpole (1), il a peu vécu en France et n'a guère les manières de ce pays, et si ce n'est sa passion pour la danse et la préoccupation qu'il montre pour sa personne, il n'y a rien dans son caractère qui ne cadrerait avec la gravité des cours anglaise et allemande; il ne possède pas d'ailleurs la vivacité d'esprit qui aurait pu le rendre redoutable à notre gouvernement. »
M. van Hop (2), envoyé hollandais à Londres, racontant le départ de Mirepoix après la rupture , parle de lui dans les termes suivants : « On le voit partir avec regret, car il est fort estimé par les grands et les petits : par les grands à cause de sa politesse, le peu d'airs qu'il se donne ; et des petits à cause qu'il faisait une belle dépense et qu'il payait bien. »
Frédéric , plus appréciateur des qualités de l'esprit que de celles du cœur, met en doute, dans ses lettres, la capacité de l'ambassadeur. La cour de France elle-même, si nous devons nous rapporter à un mémoire sur la conduite des négociations, en date de février 1755 (3), n'eut pas toujours confiance dans la clairvoyance et la fermeté de son représentant : « Les sentiments d'honneur, de probité et de droiture, qui dominent dans le caractère de M. le duc de Mirepoix, paraissent n'avoir pas laissé assez d'accès aux impressions que les vues ambitieuses, la ruse et les artifices du ministère britannique auraient dû produire sur son esprit. Il n'est guère possible, d'ailleurs, que par son état il ait pu acquérir des connaissances assez particulières pour
(1) Horace Walpole. Memoirs of the reign of George II, vol. I, p. ioi.
(2) Hop à Hop, 22 juillet 1755. Confidential Miscellaneous. Hecord Office.
(3) Mémoire sur les moyens de prévenir la guerre et de. parvenir à une négociation avec l'Angleterre, février 1755. Archives des Affaires Étrangères.
se défendre contre les raisons spécieuses dont les Anglais font usage; d'où il arrive que l'amour de la vérité peut engager un ministre droit, vertueux et désintéressé, à penser qu'on peut, sans s'exposer à des conséquences funestes, céder aux Anglais sur des points qu'il envisage comme peu importants. »
L'auteur du mémoire termine en proposant d'adjoindre à la légation de Londres soit le maréchal de Noailles, soit M. de Puysieulx, soit le comte de Saint- Severin, le négociateur du traité d'Aix-la-Chapelle. Ce dernier « connaît les ruses, le ton impérieux de cette nation; il a su se garantir des unes, réprimer l'autre, en imposer par sa fermeté ». Le projet de désignation d'un second plénipotentiaire n'eut pas de suite, et M. de Mirepoix resta seul chargé de la tâche de concilier les prétentions des deux cours.
Moins connus, les personnages de la cour et du ministère britanniques ont droit à une présentation plus détaillée. Pour les dépeindre, nous puiserons dans les renseignements préparés pour l'envoyé français par le département des Affaires Étrangères. Les portraits du roi George et de son fils, le duc de Cumberland, sont tracés de main de maître ; ils révèlent chez leur auteur une connaissance intime des sujets décrits et un véritable talent d'analyste.
« Le roi d'Angleterre est un prince qui se pique de justice et de droiture, et ses ennemis mêmes lui accordent ces deux vertus. Il ne sait point dissimuler; au contraire, son air, ses gestes, ses discours, son visage même marquent d'abord ce qu'il pense, soit en bienveillance , soit en haine. Cette passion est celle à laquelle il est le plus enclin , et il n'oublie que rarement et très difficilement les injures qu'il croit avoir reçues. Il est naturellement haut et désireux de gloire. Il aime, par préférence à tout, ses États et ses sujets d'Allemagne; il hait les Anglais et, généralement parlant, ils le lui rendent avec usure ; cependant, l'avidité avec laquelle'ils désirent les grâces et les emplois les rend