GEORGE II ET LORD GRENVILLE
presque tous courtisans assidus, et ce prince reçoit leurs assiduités avec l'air de mépriser beaucoup le motif qui les fait agir si contradictoirement à ce qu'ils pensent.
« Dès qu'un homme dans le parti de l'opposition parait avoir quelque poids, et y être assez accrédité pour devenir dangereux ou incommode aux volontés de la cour, d'abord un titre , un emploi , ou quelque grâce semblable lui fait tourner casaque et passer dans le parti de la cour : c'est un coup sûr. Jamais cette nation n'a été si asservie à l'ambition et à l'intérêt qu'elle l'est aujourd'hui; aussi jamais roi n'a-t-il été si fort le maître , et si sûr de faire confirmer toutes ses volontés par la pluralité des suffrages.
« Le duc de Cumberland, aveuglément aimé du roi son père , est un homme dur, féroce , d'un naturel cruel et d'une débauche excessive, qu'il pousse jusqu'à la scélératesse. Son caractère, peint sur son visage et dans ses yeux, gâte sa figure, faite d'ailleurs pour être belle. Personne, hors le roi son père, n'ignore ses vices, et cela, joint au peu d'estime qu'il a donné de lui comme général dans les dernières campagnes, fait qu'il est généralement méprisé de la nation, dont il avait commencé par être l'idole. »
Aux crayons du roi et de son fils nous ajouterons celui de lord Grenville qui, lors des négociations de 1755, exerça toute son influence dans le sens de la brouille avec la France : « Lord Grenville est un homme de beaucoup d'esprit et d'une grande condition; il a fait, toute sa vie, une étude particulière des Affaires Étrangères. Il est savant dans les langues mortes ; il parle très bien les vivantes , surtout le français et l'espagnol. Il est éloquent, naturellement artificieux, au point que si de vingt façons d'exposer une affaire il y en a une plus artificieuse que les dix-neuf autres, c'est celle qui se présente d'abord à son esprit, qu'il débite avec tant de facilité qu'on ne se douterait point qu'il y entende finesse. Le ministre, dans le commerce de la vie, est doux, poli, gai, et d'un accès facile.
« En affaires, il est infatigable, vigilant, actif, plein de ressources, d'expédients, peu scrupuleux sur le choix des moyens pourvu qu'ils conduisent à son but ; économe de son propre bien et libéral de celui du roi, quand il s'agit de grandes affaires. Il porte tout son conseil avec lui, persuadé que les sentiments des autres sont toujours inférieurs aux siens; il est avantageux, peu ménager des secrets qu'il peut violer utilement; entier dans ses idées, avide de commandement, rempli d'une jalousie inexprimable contre la grandeur de la maison de France , continuellement attentif aux moyens de l'abaisser, soit dans la paix , soit dans la guerre ; décisif, hardi , entreprenant et portant le mépris du danger plus loin qu'il ne faut pour être une vertu. Ceux qui le connaissent le plus prétendent que la nature, trop attentive à former l'esprit, négligea les qualités du cœur. »
Depuis la paix d'Aix-la-Chapelle, la composition du ministère du roi George n'avait guère varié. M. Pelham et le duc de Newcastle, son frère, s'étaient maintenus au pouvoir, grâce à l'appui prêté à la politique continentale du monarque et à la confiance que cette conduite leur méritait de sa part, grâce surtout au système de corruption qui leur permettait d'agir sur la Chambre des communes et de détourner toute tentative sérieuse d'opposition.
A la mort de Pelham, le 6 mars 1754-, Newcastle devint premier ministre. Il avait pour collègues les plus marquants : lord Gren ville, dont nous venons de parler; lord Hardwicke, ami et confident de son chef, plein de bon sens et de jugement quoique dépourvu d'initiative, et M. Legge, chancelier de l'Echiquier, qui devait bientôt se séparer de ses collègues sur la question des traités de subsides passés avec la Russie et la Hesse.
Lord Holdernesse échangea, à cette époque, le département du Sud, aux Affaires Étrangères, contre celui du