‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 30 sur 249 · ÉTAT DES ESPRITS EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ÉTAT DES ESPRITS EN ANGLETERRE

les armements militaires et maritimes , les instructions aux gouverneurs et aux amiraux , tous ces actes qui amenèrent la rupture avec la France , furent inspirés par le désir de répondre à la volonté du prince et aux manifestations du public.

George II, très allemand, ennemi de la France et des Français, ne pardonna jamais à Louis XV le concours que ce dernier avait prêté au Prétendant, lors de Taventure d'Ecosse en 1745. Entier, autoritaire, il ne subit d'autre influence que celle de sa maîtresse attitrée, la comtesse de Yarmouth. Les ministres anglais tremblaient devant le roi, et Newcastle lui-même , malgré le prestige que lui donnaient sa situation et sa longue expérience , ne trouvait l'énergie nécessaire pour lui résister que dans la crainte de se voir renverser du pouvoir par un mouvement irrésistible du Parlement. Or, dans l'espèce, les sentiments du monarque étaient à l'unisson de ceux de la nation; le courant en Angleterre, à l'époque qui nous occupe, était incontestablement hostile à la France. Jalousie de notre marine, tant marchande que militaire, antipathie de race et de religion, traditions de rivalités et de haines plus que séculaires , inquiétudes pour l'important commerce des colonies américaines, absence de rapports internationaux, ignorance presque absolue des Français, de leurs mœurs et de leur langue, sympathie pour les colons anglais du Nouveau- Monde : ces diverses causes se rencontraient pour exciter contre leurs voisins toutes les classes de la nation anglaise.

En Amérique, l'opinion était encore plus exaltée que dans la métropole. La correspondance des autorités anglaises, de Dinwiddie, gouverneur de Virginie, de Shirley, gouverneur de Massachusetts, n'est qu'une longue et perpétuelle diatribe contre les procédés des Canadiens. Non contents de relater les attaques et les attentats dont ces derniers et leurs alliés sauvages furent responsables , ils leur attribuent les intentions les plus perfides, les desseins les

plus noirs. Il n'est pas surprenant que les lettres des négociants de Boston et de New-York , que les dépêches officielles reproduites par la presse, aient créé dans le public, dans les comptoirs, et même dans le monde religieux (1), un ferment d'humeur belliqueuse contre lequel le ministère Newcastle n^essaya même pas de lutter.

Le message du roi George, les débats de la Chambre basse, l'envoi du général Braddock sans explication préalable avec la cour de France, les instructions remises à cet officier, l'assentiment donné par les ministres aux projets formulés contre les établissements français par les gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse, de la Nouvelle-Angleerre et de la Virginie, trahissent l'état d'esprit du cabinet anglais, et prouvent que, dès la fin de l'année 1754, un accommodement entre les deux nations n'était possible qu'au prix de sacrifices dont la cour de Versailles n'avait aucune conception , et auxquels le sentiment de sa dignité ne lui permettrait pas de consentir.

A son arrivée à Londres dans les premiers jours de l'année 1755, Mirepoix trouva le conflit international, dû aux événements d'Amérique, fort envenimé par les mesures militaires que le ministère anglais avait prises pendant l'automne. Le gouvernement du roi George, ainsi qu'on l'a vu plus haut , n'était pas resté sourd aux appels de ses colons et aux plaintes des commerçants de la cité. Il savait que la première session de la nouvelle Chambre des com-

(1) La correspondance de Newcastle contient une instruction de la Société pour la propaf^ation de l'Évangile à l'étranger, adressée à ses missionnaires en Amérique : « Ils auront à se défendre contre des attaques qui ont pour but d'abolir notre sainte religion , d'écbanger le bonheur dont jouissent nos concitoyens d'Amérique sous le règne du meilleur des rois pour un régime de tyrannie certaine, de superstitions misérables, et d'idolâtrie papale, avec les persécutions admises qui en sont l'accompagnement; et ceux qui ne prendront pas les armes pour se défendre (allusion aux quakers de la Pensylvanie) seront coupables du crime de meurtre, parce qu'ils auront livré leurs honnêtes, innocents et paisibles compatriotes, avec tout le pays, à la fureur de notre ennemi avéré. » {Newcastle Papers, vol. CLXVIII.)

Page 1