‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 34 sur 249 · PROPOSITION D'ARMISTICE · texte numérisé non relu

PROPOSITION D'ARMISTICE

rite, mais qu'il n'en était pas de même pour eux, et que la tête du duc de Newcastle et la sienne répondraient des suites du traité qu'il y avait à conclure. »

A peu près à cette date, c'est-à-dire vers la fin de février, arriva à Londres un projet d'arrangement arrêté par le ministère de Louis XV, dont le contenu vint démontrer une fois de plus la divergence radicale qui existait entre les vues des deux gouvernements. Le cabinet de Versailles, se déterminant à définir ce qu'il entendait par la remise des choses en l'état antérieur, proposait l'évacuation et la neutralité du territoire entre l'Ohio et les montagnes, la démolition dé tous les forts construits depuis la paix d'Utrecht, et notamment celui de Chouaguen, sur le lac Ontario, et ceux de Cliignecto et des Mines, sur la baie Française. Un armistice de deux années donnerait à la commission des limites le temps nécessaire pour étudier et fixer les frontières définitives.

A son tour, le cabinet anglais se décida à préciser ses prétentions ; le 7 mars, Robinson remit à l'ambassadeur une note formulant les demandes de son gouvernement; elles se résumaient comme suit :

1° Dans l'ouest, la frontière anglaise prendrait son départ à la baie de Caragahaque, sur le lac Érié, suivrait le cours de la Rivière-aux-Bœufs et de l'Ohio, et se dirigerait en droite ligne vers le 40" degré. Les limites des établissements français seraient formées par les rivières Miamis et Wabash, jusqu'au confluent de ce dernier avec l'Ohio ; tout le territoire compris entre ces deux lignes serait proclamé neutre et abandonné aux sauvages , avec faculté pour les deux nations de commercer avec eux. Tous les postes établis dans cette zone seraient détruits (1).

2" Les forts français de Niagara et de Saint-Frédéric (sur

(1) La proposition anglaise parlait de l'Ohio comme frontière, tandis que, d'après les lettres précédentes de Mirepoix, le territoire entre ce fleuve et les montagnes devait être compris dans la zone neutre.

le lac Champlain) seraient démolis, et la région au sud des grands lacs et du fleuve Saint- Laurent , jusqu'à la hauteur de Montréal, appartiendrait à la confédération des Cinq-Nations. Les traitants anglais et français jouiraient de la liberté du commerce et de la navigation sur la rivière de Niagara, les lacs Érié, Ontario et Champlain.

3° Du côté de l'Acadie , les possessions anglaises seraient terminées par une ligne qui, partant de l'embouchure de la rivière Penobscot (ou J*entagoet), serait tracée des sources de ce cours d'eau, droit sur le nord jusqu'à un point situé à 20 lieues du Saint-Laurent, de là s'infléchirait à l'est et se terminerait au golfe Saint-Laurent, à 20 lieues au nord du cap Tourmentin (1); toute l'étendue entre cette frontière et le grand fleuve serait considérée comme neutre et réservée aux indigènes.

Mirepoix (2) , dans la dépêche qui accompagnait cette pièce, ajoute les explications de Robinson qui , « pour donner plus de clarté aux propositions anglaises, a crayonné en rouge sur une de nos cartes tirées du livre du Père Charlevoix les limites des deux nations, le terrain d'entre ces lignes étant celui qui doit rester prohibé. »

Même avec les adoucissements que Robinson y avait faits de vive voix, les demandes de la cour de Saint- James étaient si éloignées des prétentions de Versailles, la condition d'abandon de positions sur lesquelles flottaient depuis longtemps les couleurs françaises était si exagérée, que Mirepoix n'hésita pas à déclarer au ministre britannique son peu d'espoir d'un accommodement; cependant, il appuya (3) auprès de son gouvernement sur la nécessité d'une prompte décision à l'égard d'ofl'res qu'il

(1) Le cap Tourmente ou Tourmentin est situé au nord de la baie Verte, en face de l'île Saint-Jean {Prince Edwards Island).

(2) Mirepoix à Rouillé, 8 mars 1755.

(3) Mirepoix à Rouillé, 10 mars 1755.

AVERTI SSEMExNT DONNE PAR MIREPOIX. 81

désespérait de rendre plus satisfaisantes. « Au reste, dit-il, je crois pouvoir vous assurer que ces gens n'ont formé jusqu'à présent ni plan ni projet sur leurs opérations ultérieures. Sur quelques clameurs du public au sujet des nouvelles que l'on a eues de nos préparatifs (1), ils se sont laissé entraîner à faire une démonstration de toutes leurs forces sans en prévoir les suites , sans en résoudre la destination, peut-être sans en estimer la dépense ». L'ambassadeur termine sa dépêche par le conseil « de se préparer au Cap-Breton et de le mettre en état de fournir une vigoureuse défense ».

Le 13 mars, M. de Mirepoix avertit encore son gouvernement en termes énergiques des dangers de la situation (2). « Comme j'ai eu l'honneur de vous le mander, nous ne devons pas balancer ni différer à prendre nos dernières résolutions. La gloire de Sa Majesté, la dignité de sa couronne, les droits de ses sujets ne doivent pas dépendre des caprices de la nation anglaise et de la faiblesse de ses administrateurs; mais il est bien certain que ce n'est pas, comme on le suppose en France, le ministère qui dispose des impressions du public. Le roi d'Angleterre et ses ministres voudraient bien sincèrement éviter une rupture, mais ils n'ont point osé ou ils n'ont point su en prendre les moyens. Voilà, Monsieur, exactement la vérité. Je suis sur les lieux ; je dois connaître le terrain depuis plus de six ans que je suis en Angleterre, et vous pouvez être assuré que je ne me trompe pas dans mes conjectures. »

Malgré l'entraînement fatal que subirent les deux gouvernements, il est intéressant de constater que M. de Rouillé manifestait les mêmes dispositions pacifiques que le duc de Newcastle.

« Je suis persuadé, écrit M. deRuvigny, chargé d'affaires

(1) Ainsi qu'on l'a dit plus haut, le gouvernement français faisait armer à Brest une escadre, destinée à porter des renforts au Canada.

(2) Mirepoix à Rouillé, 13 mars 1755.

à Paris (1), que l'inclination personnelle de M. Rouillé est en faveur de la conservation de la tranquillité publique, et je trouve le sentiment général dans ce pays porté pour la paix, surtout en ce moment. On ne croit pas, en efTet , que la marine française soit en état de lutter contre celle de la Grande-Bretagne, et l'on n'a pas grande confiance dans l'expédition proposée. » Ces renseignements n'étaient pas de nature à faire prévoir des décisions vigoureuses de la part de la France. Néanmoins, la réponse de Rouillé à la note anglaise fut nette et précise. « Nous voyons avec regret, écrit le ministre (2), que la guerre peut seule terminer nos discussions, et je n'ai rien à ajouter à la lettre ostensive [sic] que je joins ici. Les propos contenus dans le contre-projet anglais ont soulevé avec raison le roi et son conseil. » La lettre ostensible qui transmettait l'ordre de rompre les pourparlers, ou tout au moins de ne les reprendre qu'après une modification radicale des prétentions anglaises, était conçue dans les termes suivants : « Sur le compte. Monsieur, que j'ai rendu au roi dans son conseil, du contre-projet de convention qui vous a été remis le 7 de ce mois par M. le chevalier Robinson, et des lettres du 8 et du 10 dont vous avez accompagné cette pièce. Sa Majesté m'a ordonné de vous mander qu'elle ne peut ni ne doit accepter les conditions d'accommodement contenues dans ce contre-projet, et qu'il n'est pas possible de croire que la cour de Londres veuille mettre à ce prix le maintien de la bonne intelligence entre les deux couronnes.

« Le roi regarde comme totalement inutile toute nouvelle démarche de votre part, relativement à la négociation que vous avez suivie avec beaucoup de zèle et d'activité , et à laquelle Sa Majesté s'était prêtée de bonne foi, et avec les

(1) Ruvigny de Cosne à Robinson, 12 mars 1755. Record Office.

(2) Rouillé à Mlrepoix, 17 mars 1755.

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