LETTRE DE MIREPOIX A L'ABBÉ LA VILLE
« Le roi, écrit-il àNewcastle (1), a bien voulu approuver ma conduite, croyant qu'il fallait donner cette satisfaction à l'ambassadeur français (2) ; mais il ne croit pas que cela produise grand'chose , et il se demande s'il ne vaut pas mieux avoir la guerre, puisque la France est si bas, nous si supérieurs sur mer, et un tel réveil d'opinion dans toute la nation. L'Angleterre n'aura jamais une si belle occasion... Sa Majesté ne nous accorde que dix jours pour attendre le retour du courrier et la réponse, qui sera décisive. »
Le même jour, Mirepoix adressa à l'abbé La Ville (3), à l'occasion de l'envoi de la note du gouvernement anglais , un billet confidentiel qui fait honneur au bon sens de l'écrivain, et que pourrait s'approprier en pareille occurrence plus d'un de nos diplomates contemporains :
« Les circonstances sont difficiles, et je vois avec douleur qu'elles sont dans le penchant de le devenir encore davantage; le cœur me saigne de nous voir à la veille de nous prendre aux crins pour des objets aussi chétifs que ceux de la question actuelle. L'on s'est engagé, de part et d'autre ; et en conséquence des engagements, la matière s'est si fort épaissie que la résolution devient excessivement difficile, mais point encore impossible; les choses peuvent encore se ramener, mais plus on différera, plus la besogne deviendra par elle-même raboteuse, sans compter le chapitre des accidents.
« Par mes dépêches j'ai marqué les articles cardinaux des Anglais, et ai rendu compte de leur plan général; s'ils se rapprochent de nos principes , procédons , et que l'on ne
(1) Robinson à Nevvcastle, 5 avril 1755.
(2) Allusion à une modification apportée au texte de la réponse anglaise , sur la demande de Mirepoix.
(3) Mirepoix àLa.Viile, 5 avril 1755. L'abbé La Ville, après avoir été chargé d'affaires et ministre à la Haye, remplit les fonctions de premier commis aux Affaires Étrangères, de 1748 à 1751 et de la fin de 1754 à 1774. .
diffère pas d'un instant à m'envoyer les instructions nécessaires pour entamer la matière. Notre dernière proposition , de concerter entre les cours les ordres à donner aux gouverneurs et commandants , n'a point été acceptée , comme je l'avais bien prévu.
« Les choses sont au point que les ministres ici n'oseraient prendre sur eux de convenir d'aucune mesure conciliante, jusqu'à ce que les points débattus soient terminés. L'article essentiel est la cession que les Anglais demandent de la presqu'île de l'Acadie et de vingt lieues sur la côte de la baie Française; c'est le point capital, sans lequel les ministres anglais ne peuvent convenir de rien. C'est à nous à prendre nos résolutions en conséquence.
« Voilà, mon cher abbé, le nœud gordien duquel nous devons partir. Le reste peut s'ajuster, et un peu plus ou un peu moins de terrain prohibé entre nous et les Anglais ne sera point un obstacle à la conciliation.
« Par toutes mes dépêches, je demande des instructions : c'est le seul moyen d'éviter les calamités menaçantes. Il faut que je sois en état de profiter de toutes les circonstances et de tous les instants. Si l'on se détermine à me les donner, elles ne peuvent être trop amples et trop précises. En un mot, il faut que je sache le fond du sac, ce que nous voulons, ce que nous consentons à relâcher et ce que nous voudrions obtenir; et que l'on s'en remette à ma prudence de l'usage que j'en ferai.
« Ayant à exciter les Anglais et à chercher à les faire aller en avant, je n'ai pu jusqu'à présent tirer des conjectures de ce qui peut convenir, que sur le peu que l'on m'a mandé qui ne convenait pas... Je ne sais rien sur nos droits et convenances. Je vous confierai de plus, mon cher abbé, que je n'approuve point du tout la proposition que nous faisons de se donner par écrit les questions ultérieures de la négociation. Pour ce qui me regarde personnellement, c'est bien tant mieux; c'est moins de besogne pour moi, et de