ULTIMATUM FRANÇAIS
plus je suis par là à l'abri de tout. iMais je vous avoue que je redoute fort ces écrits respectifs, et que j'ai tout lieu de craindre qu'au lieu d'eau ils ne jettent de l'huile sur le feu. Les Anglais couchent mal par écrit dans notre langue; quoiqu'ils traitent rondement et honnêtement, leur façon de libeller est louche et. sèche , et nous ne sommes que trop disposés à prendre les choses du mauvais côté. Je redoute encore plus nos écrits que les leurs. Ce n'est pas ceux qui partiront du bureau des Affaires Étrangères ; depuis que vous avez la main à la pâte, je ne crains rien de chez vous;... que l'on se borne au moins aux simples rédactions des propositions et surtout que l'on n'y ajoute point de mémoire d'explications. Que celles qui seront nécessaires me soient adressées, pour en faire l'usage qu'il conviendra, soit par écrit, soit verbalement.
« Enfin, mon cher abbé, je ne saurais trop tôt être muni de vos derniers mots. J'entends bien ce que vous pourrez me dire là-dessus, mais il est temps que le thème soit pris ; si l'on ne peut le faire, il n'y a qu'à en jeter son bonnet par-dessus les moulins. »
Sur ces entrefaites, notre ambassadeur reçut enfin un mémoire (1) précisant les prétentions françaises. D'après celles-ci, les frontières respectives devaient être les hauteurs qui séparent le bassin de l'Atlantique de celui des lacs et des fleuves Saint-Laurent et Mississipi. Conformément à cette règle , les bords de l'Ohio et de ses affluents , une bande considérable de territoire, arrosée parles tributaires des lacs intérieurs et par ceux du Saint-Laurent, appartiendraient à la France , tandis que les possessions anglaises ne dépasseraient pas les monts Apalaches et les monts Alleghany. Le roi n'admettait aucun démembrement des établissements du Canada, et en Acadie réclamait la propriété de la rive nord de la baie Française (Fundy), ne
(1) Mémoire joint à la dépêche de Rouillé du 6 avril 1755.
laissant aux Anglais que lapresqu'lle de la Nouvelle-Ecosse, moins Beaubassin et Ghignecto, qui seraient terre française; l'isthme serait déclaré neutre, et les Acadiens auraient le droit de se retirer sur le territoire français.
Quelques jours après. Rouillé propose d'envoyer à Londres M. de la Gallissonnière , l'un des membres de la commission des limites, pour démontrer la justice des demandes de la cour de Versailles. Quant aux négociations (1), pour les continuer, il était indispensable que l'Angleterre renonçât à ses revendications sur trois points essentiels, et qu'elle reconnût les droits de la France : 1° sur les rives du fleuve Saint-Laurent et des lacs dont les eaux se jettent dans ce fleuve; 2° sur la zone de 20 lieues au nord de la baie Française ; 3° sur le territoire entre rOhio et le Wabash. Sur ces trois points capitaux, le roi n'accepterait aucune transaction.
Par son ultimatum , la cour de Versailles s'attribuait la possession de tous les pays en litige, et maintenait sur le terrain diplomatique la position prise par ses représentants dans la commission des limites. De part et d'autre , on s'était beaucoup trop engagé pour accepter le compromis qui seul eût pu écarter la guerre.
La réponse à la note française ne se fit pas longtemps attendre. Le duc de Mirepoix reçut, le 25 avril, la notification que le gouvernement anglais persistait dans les conditions de son contre-projet du 7 mars. (( La cour britannique se rapporte et s'en tient à ce qui y a été exposé, comme étant fondé sur les traités et paraissant absolument nécessaire à sa sûreté ; elle est portée néanmoins à entrer dans un examen de tous les points contestés. »
Le commentaire ajouté à cette communication par l'ambassadeur est significatif (2) : (( Ils ne veulent rien rabattre
(1) Rouillé à Mirepoix, 13 avril 1755.
(2) Mirepoix à Rouillé, 25 avril 1755.