OPINION DE FREDERIC SUR LE CONFLIT
le 14 février : « De la manière que vous me peignez la situation présente de l'affaire touchant les différends entre la France et l'Angleterre, je crois qu'il serait à parier dix contre un qu'il s'en suivra la guerre, et que d'armement en armement des deux côtés, on viendra à la rupture, sans avoir eu le dessein et sans savoir comment. »
Une dépêche du 22 mars, à Michell, reproduit la même appréciation : « J'ai reçu votre rapport du 7 mars (1). Par toutes les nouvelles qu'il comprend, je suis bien aise de vous faire observer que ce qu'on appelle , là où vous êtes , des sentiments pacifiques et disputer pied à pied le terrain, nous paraît à nous autres ici ne vouloir que déguiser ses volontés, avoir pris son parti décidé de faire la guerre, et ne chercher qu'à gagner le temps pour s'y préparer assez. Aussi, pourvu qu'on continue dans le même train, il me parait indubitable que le roi d'Angleterre, son ministère, et par conséquent la nation, ont résolu de rompre avec la France, malgré tout ce qu'on négocie avec le duc de Mi repoix. »
Enfin, vers la même époque, le roi de Prusse, dans un style aussi expressif qu'incorrect, écrit à Knyphausen (2) , son ministre à Paris : « J'ai été aise de voir que M. de Rouillé commence, quoique un peu tard, d'ouvrir les yeux sur les illusions que les ministres anglais lui ont faites jusquelà par leurs protestations pacifiques, dont ils imposaient au duc de Mirepoix, d'ailleurs assez malhabile négociateur dans les affaires tant soit peu croustilleuses. Vous direz d'ailleurs à ce ministre (Rouillé), que comme il était tout clair de voir, par les lettres que le roi d'Angleterre avait faites depuis peu à ses alliés , que son parti est tout pris de rompre avec la France, qu'il n'en faudrait plus douter, mais regarder les choses et s'arranger là-dessus, tellement comme si la guerre était effectivement déjà déclarée. »
(1) Frédéric à Michell, 22 mars 1755.
(2) Frédéric a Knyphausen, 1«' avril 1755.
96 LE REiNVERSEMENT DES ALLIANCES. — CHAP. II.
Frédéric ne se trompait pas. Dès les premiers jours d'avril , et avant le départ du roi George pour le Hanovre , le gouvernement anglais s'était décidé à prendre l'initiative des hostilités sur mer.
L'amiral Boscawen reçut, à la date du 16 avril (1), des instructions secrètes : il devait se rendre à Halifax avec son escadre, y rallier les vaisseaux anglais, qui se trouvaient déjà dans ces eaux sous les ordres du commodore Keppel, et se mettre en rapport avec le général Braddock. « Vous vous établirez en croisière , dit l'ordre , devant le port de Louisbourg, afin d'intercepter les navires français destinés pour ce port, pour le golfe ou fleuve Saint-Laurent, ou pour l'un quelconque des établissements français dans ces parages. Si vous rencontrez des vaisseaux de guerre français ou autres navires ayant à bord des troupes ou des munitions de guerre , vous ferez de votre mieux pour vous en rendre maîtres. Dans le cas où il vous sera fait de la résistance, vous emploierez les moyens dont vous disposez pour les capturer et les détruire. »
Les prises ainsi faites devaient être expédiées sur un port américain et ultérieurement en Angleterre ; les personnes détenues seraient bien traitées et leurs effets respectés. Tout commerce entre les provinces anglaises et les colonies françaises de l'Amérique du Nord était interdit , et défense faite de fournir à celles-ci des vivres , des approvisionnements pour la marine ou des munitions de guerre. Enfin, l'amiral était autorisé à participer aux opérations sur terre , et à cet effet à se concerter avec le général Braddock.
L'escadre anglaise , après avoir fait relâche à Plymouth , mit à la voile, le 28 avril, pour l'Amérique. Le 3 mai suivant, la flotte française, composée des divisions des ami-
(1) Secret instructions for vice-admiral Boscawen, given at our Court at Saint-James, 16 avril 1755. Ttecord Office.