‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 54 sur 249 · DURAS ET WALL · texte numérisé non relu

DURAS ET WALL

lui sont également chères , ne peut se décider. Il en résulte un chaos impénétrable, sur lequel il est bien difficile d'établir des conjectures solides. »

Duras n'écoute guère les conseils de son chef Rouillé, qui lui recommande (1) « une extrême attention à ne rien dire ou faire qui heurte publiquement de front la façon de penser des ministres , une défiance sage des rapports qui peuvent être intéressés ou suspects ». Il se jette dans les intrigues de cour, y associe sa femme et, au moyen d'un crédit de 30.000 livres qu'il obtient de Versailles, noue des relations avec le Père Barauna, confesseur du roi, et avec « la petite Portugaise » attachée à la personne de la reine. 11 néglige les ministres pour s'adresser le plus possible à Leurs Majestés Catholiques : « Je leur fais ma cour assidûment, écrit-il (2) , ce qui m'est d'autant plus à charge qu'elle me fait assister aux opéras italiens qui m'excèdent d'ennui; ils durent ordinairement six heures. Tous les matins , je passe une heure et demie au Retiro pour entendre une conversation où tout le monde assiste, qui n'est rien moins que plaisante. » Malgré tous ses frais, Duras ne gagne pas de terrain. Sa prophétie ne tarde pas à se réaliser : Wall devient de plus en plus anglais; il a de longues conférences avec Keene ; dans ses rares conversations avec l'ambassadeur, il réfute avec colère les arguments que ce dernier tire des mémoires français sur les différends d'Amérique.

C'est en vain que le cabinet français cherche à agir sur l'esprit du i^oi d'Espagne, en lui faisant adresser par le roi Louis XV une lettre autographe. « La cour de Madrid ne répond, dit Rouillé (3), à notre confiance et à notre empressement, que par une réserve et une indifférence absolue. » Pour entraîner la reine, très zélée pour l'Autriche

(1) Rouillé à Duras, 11 mars 1755.

(2) Duras à Rouillé, 12 avril 1755.

(3) Rouillé à Duras, 25 avril 1755.

dont l'influence est décidément victorieuse, notre envoyé propose (1) une déclaration par laquelle la France s'engagerait à respecter les États de l'impératrice Marie-Thérèse en cas de guerre européenne. Cette idée, examinée en conseil, fut, sur l'avis du maréchal de Noailles^ repoussée comme prématurée. En guise de commentaire du mémoire expédié à Madrid (2), Rouillé, tout en reconnaissant combien il serait essentiel d'obtenir le concours de l'Espagne, avoue que dans l'état actuel il est impossible de compter sur le succès d'une négociation engagée dans ce but.

Enfin , le -26 juillet, parvint à Madrid une dépèche indignée du ministre des Affaires Étrangères (3) , annonçant la prise des vaisseaux français. Ce courrier n'était postérieur que de quelques jours à l'arrivée d'un rapport du gouverneur de la colonie espagnole de la Floride , informant son gouvernement de l'attaque d'un fortin par un parti d'Anglais et d'Indiens. Duras, toujours convaincu de la sympathie du roi , voulut profiter de l'émotion produite par cet incident et se décida à en appeler des ministres au souverain. Dans une audience accordée le 29 juillet, il présenta à LL. MM. Catholiques une lettre et une note (4), demandant l'intervention de la cour de Madrid en faveur de la France. Ces pièces contenaient une véritable dénonciation de Wall et de sa politique : « La prévention particulière que M. Wall a apportée de Londres en faveur d'une nation toujours ennemie de notre illustre maison » , lui enlève toute impartialité; l'ambassadeur anglais est entouré de solliciteurs, tandis que l'envoyé de France est à peine visité par les uns, alors que les autres « l'ont prié de ne leur

(1) Duras à Rouillé, 20 juin 1755.

(2) Mémoire du maréchal de Noailles sur les dépêches du duc de Duras, 2 juillet 1755. Rouillé à Duras, 16 juillet 1755.

(3) Rouillé à Duras, 20 juillet 1755.

(4) Pièces annexées à la dépêche de Duras du 4 août 1755.

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jamais adresser la parole pour éviter les désagréments qu'on leur procurerait si on les soupçonnait de quelque liaison avec lui. Les alarmes, l'opinion de la nation ne parviennent pas aux oreilles du souverain; l'exposé de ces faits a pour but de faire voir à Sa Majesté la partialité qui malheureusement s'est emparée de l'esprit de ceux qui ont le bonheur de l'approcher. » A ces documents était joint un billet écrit à Duras par Carvajal, quelque temps avant sa mort, dans lequel le ministre espagnol, tout en repoussant comme inopportune la conclusion d'un pacte de famille entre les deux branches de la maison de Bourbon , manifestait, au nom de son maître, le désir d'une parfaite entente entre les deux couronnes.

La démarche de l'ambassadeur français et la singulière communication qu'il fit au roi d'Espagne eurent les suites les plus désastreuses pour les intérêts de la cour de Versailles. Dès le lendemain de l'audience, Keene, mis au courant par ses amis, put intervenir à son tour. Il écrit à Robinson (1) pour lui faire part de son succès : « La vieille habitude d'être les esclaves de la France, et d'entendre parler en mal des Anglais, a créé des préjugés qui ne sont pas faciles à déraciner, même chez ceux qui veulent bien se laisser détromper. J'espère avoir accomph quelques progrès dans cette tâche... Je vous recommande beaucoup de retenue et de complaisance de la part de nos officiers, à l'égard de l'Espagne et des Espagnols; beaucoup dépend de leur attitude; j'espère qu'ils apprendront à oublier que les Espagnols sont nos ennemis. Wall dit que si jamais il est renversé, ce sera nous qui l'aurons fait... Duras s'est plaint dans son audience que tout le monde l'abandonnait pendant que Keene triomphait. Le confesseur du roi n'a échappé à une attaque d'apoplexie que grâce à une heureuse évacuation, et n'est pas encore rétabli; il parle de se

(1) Keene à Robinson, 30 juillet 1755. Record Office.

retirer (1)... S'il le fait, on le prendra au mot. Ariaga(2), si réservé, est très offensé contre Duras qui l'a, pour ainsi dire, nommé dans sa lettre, et quant à Valparaiso (3), sa conduite récente a largement compensé les inquiétudes que ses conversations fréquentes avec Duras m'ont occasionnées. »

De son côté, l'ambassadeur de France ne se fait guère d'illusions sur l'issue de sa tentative. Sans doute l'accueil du roi, qui a réservé sa réponse (4), a été bienveillant, mais Keene est resté enfermé trois heures avec le Grand Maître, le duc d'Albe (5) et Wall. Ariaga fait aveuglément les volontés de ce dernier, Valparaiso se désintéresse, et quant au jésuite (le confesseur), « occupé de conserver son emploi qu'il a déjà été au moment de perdre, il s'applique peu aux affaires d'État... Il règne un air de tranquillité dans la contenance de MM. d'Albe et Wall qui me fait trembler. »

Ce fut seulement le 6 août que Duras reçut la note de la cour (6), qu'il fit immédiatement traduire. Dans cette pièce, le roi regrettait la rupture entre la France et l'Angleterre, pensait que son intervention serait plutôt nuisible qu'utile, l'intérêt bien entendu des cours de Versailles et de Madrid demandant qu'il ne fût pas fait « trop d'ostentation de la bonne harmonie des deux cours et des branches de la maison de Bourbon, pour ne pas exciter la jalousie des autres nations. Cette crainte, et le désir de Sa Majesté Catholique de donner le repos à ses peuples ruinés, l'obligeaient à suivre les salutaires vues de procurer la paix et éviter une guerre qui, avec des

(1) Le confesseur fut, en effet, remplacé en septembre 1755.

(2) Ariaga, secrétaire d'État de la marine et des Indes.

(3) Valparaiso, secrétaire d'État des finances, que Duras considérait comme acquis à la politique française.

(4) Duras à Rouillé, 4 août 1755.

(5) Le duc d'Huescar, devenu duc d'Albe à la mort de son père.

(6) Réponse de la Cour d'Espagne jointe à la dépêche de Duras, 6 août

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