‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 56 sur 249 · NÉGOCIATIONS ANGLAISES EN RUSSIE · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS ANGLAISES EN RUSSIE

nèbre de son collègue français. « La personnalité de Duras est un composé bien singulier; il a du talent, de l'esprit et plus d'acquis que n'importe lequel de ses compatriotes du même rang ou de rang inférieur; mais il n'a pas plus de jugement aujourd'hui qu'il n'en avait en venant au monde. Il m'a quelquefois donné bien du fil à retordre, mais dans l'ensemble j'ai été payé du mal que je me suis donné. Comme son remplaçant est un ecclésiastique, je le remettrai aux mains de Megazzi (1). »

A son retour en France, le duc de Duras n'eut pas à subir la disgrâce qu'aurait dû lui valoir son initiative maladroite ; il fut bien accueilli par Louis XV, et nommé à l'emploi lucratif de gouverneur du château Trompette. Son successeur désigné, l'abbé de Bernis, ne prit pas possession de son poste, et l'intérim de Madrid fut confié pendant plusieurs mois à l'abbé Frieschmann qui avait rempli les fonctions de secrétaire pendant l'ambassade de Duras. Le prestige de l'Angleterre et de son habile représentant resta intact, et, malgré un timide essai de médiation au commencement de 1756, la cour d'Espagne conserva à l'égard du cabinet de Saint-James une attitude bienveillante, qui ne se modifia qu'avec le changement de souverain.

Du côté de la Russie , le ministère anglais fut tout d'abord beaucoup moins heureux. Toutes les tentatives que fit son envoyé, M. Guy Dickens, pour faire signer la convention de subsides avec son gouvernement, se heurtèrent à l'inertie de la czarine, à la volonté , clairement exprimée, du grand chancelier Bestushew d'exiger des conditions plus avantageuses pour son pays et pour lui-même (2). Cet état de choses se prolongea pendant les premiers mois de 1755. c( Vendredi dernier, écrit Guy Dickens (3), le comte

(1) L'abbé Megazzi était ambassadeur d'Autriche à Madrid.

(2) Guy Dickens à Nevvcaslle, 28 janvier (8 février) 1755.

(3) Guy Dickens à Newcastle, 24 mars (l"" avril) 1755.

Rasamousky a donné un grand banquet, que l'Impératrice a bien voulu honorer de sa présence, et auquel tous les ministres étrangers furent invités. Le même soir, je fus très malade et restai dans le même état toute la journée du

lendemain Comme les Russes ne mangent ni viande ni

beurre pendant le carême, on ne nous a servi au repas que toutes espèces de poissons accommodés à l'huile de noix, ce qui, d'après ce que j'entends dire, n'a pas plus convenu aux estomacs des autres convives qu'au mien. J'ai saisi l'occasion de demander au grand chancelier où en étaient nos affaires; à quoi il a répondu qu'elles demeuraient au même point et que l'Impératrice n'avait pas encore lu les pièces qu'on lui avait soumises. »

On pensa évidemment que le pauvre Guy Dickens n'avait pas les aptitudes physiques et intellectuelles pour réussir à Pétersbourg , et on le remplaça par sir Hanbury Williams, qui reçut l'ordre de pousser les négociations, et de les appuyer d'offres pécuniaires , aussi libérales pour la Russie que pour les personnages de la cour. Le nouvel envoyé, malgré son insistance et l'argent qu'il distribua autour de lui, n'eut pas d'abord plus de succès que son prédécesseur. Les pourparlers traînèrent pendant tout l'été de 1755, et n'aboutirent qu'au mois de septembre à un traité d'alliance, dont nous rendrons compte en temps et lieu.

Mais c'était sur Vienne que le principal effort de la diplomatie anglaise devait être dirigé. Il était probable, en effet, que la France serait tentée de chercher dans les États continentaux du roi George une compensation aux pertes qu'elle pourrait éprouver en Amérique. L'armée française, chargée d'une opération contre le Hanovre , pour assurer son ravitaillement et couvrir sa ligne de retraite, devrait se saisir au préalable des places fortes des Pays-Bas autrichiens. De ce côté, il fallait prendre les premières précautions, et pour cela faire appel à l'Autriche et aux Provinces-

Page 1