‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 64 sur 249 · LE GRAND PROJET D'HERRENHAUSEN · texte numérisé non relu

LE GRAND PROJET D'HERRENHAUSEN

traçant librement et avec détails la ligne de conduite qu'il doit tenir... Vous connaissez, d'ailleurs, ajoute-t-il, ma docilité et mon attachement respectueux. »

L'arrivée à Hanovre du comte Fleming- , dont nous avons déjà signalé l'intervention à Vienne, ne fut pas sans influence sur les résolutions des conseillers du roi George. « Holdernesse, écrit-il (1) à M. de Brûhl, est tout à fait déconcerté et croit à un éclat tant en Angleterre qu'en Hollande. Le ministère d'ici (2) en est au désespoir et ne sait que faire pour calmer le roi. J'ai cru qu'il était nécessaire de parler et de relever les esprits; j'ai pris occasion de représenter à Holdernesse, qui m'a tout communiqué avec beaucoup de confiance, qu'il ne fallait pas se heurter à ce qu'il y avait d'inutile et de désobligeant dans la réponse de la cour impériale ; que ce ton de hauteur lui était naturel, mais que je le priais de s'attacher uniquement à ce qu'il y avait dans la dite réponse de raisonnable et de conforme au désir de l'Angleterre. »

Les arguments de l'envoyé saxon et les avis des ministres hanovriens, MM. de Mûnchhausen et Steinberg, très favorables à l'alliance autrichienne , ramenèrent le sangfroid dans l'esprit de leur collègue anglais et de leur souverain. Le 6 juillet (et sans attendre les instructions si humblement demandées), Holdernesse communique à Newcastle (3) un mémoire, préparé par les Hanovriens avec l'assentiment de Sa Majesté Britannique. Les auteurs de cette pièce reconnaissaient la nécessité de sacrifices plus lourds et d'une action plus directe de George II , en sa double capacité de roi et d'électeur.

« Pour se défendre, disaient-ils, contre la France et la Prusse, il faut : 1° faire agir la Russie par diversion; affermer une armée considérable en Allemagne; et 3° une au-

(1) Fleming à Brùhl, 30 juin 1755. Newcastle Papers.

(2) Les ministres hanovriens et notamment M. de MUnchhausen.

(3) Pièce annexée à la lettre de Holdernesse à Newcastle, 6 juillet 1755.

tre armée pour la défense des Pays-Bas. On se flatte que le traité dont il est question avec la Russie remplira le premier de ces objets. Pour le second, il pourra s'effectuer moyennant une convention entre Sa Majesté, comme électeur de Hanovre, par laquelle le roi s'engagera à fournir un contingent dont le chifl're sera à fixer : la cour de Vienne 40,000 hommes, et le roi de Pologne 20,000. Cette armée sera postée de façon à pouvoir se joindre dès le premier mouvement de l'ennemi , et servira pour la défense ou de l'électorat du Hanovre, ou de la Saxe, ou des États allehiands de l'Impératrice, selon que le cas l'exigera. Pour ce qui regarde le troisième point, on fera d'abord marcher vers les Pays-Bas les troupes hessoises à la solde de Sa Majesté, les 6,000 Bavarois que l'on est en droit d'exiger en vertu du traité de 1750, auquel corps on joindra 6,000 hommes de troupes anglaises, ou l'on négociera un pareil nombre dans l'Empire, à Wurtzbourg, par exemple , ou ailleurs. L'Impératrice se trouvant rassurée par rapport au roi de Prusse, moyennant la diversion russienne et l'armée d'Allemagne, enverra d'abord 25 à 30,000 hommes de ses troupes pour la défense des Pays-Bas. Lesquelles mesures une fois prises , on ne peut douter que la Hollande ne se mette aussi en état de défendre son foyer. »

Holdernesse, dans la lettre qui accompagnait ce document , expliquait que le roi s'attendait à recevoir « quelque secours » de l'Angleterre , dans le cas où il signerait, en sa qualité d'électeur, le traité d'alliance projeté, mais qu'il lui était impossible de préciser ni l'importance ni la nature de ce secours, sans lequel il ne pourrait pas supporter les frais d'entretien d'un effectif considérable.

Aussitôt les dépêches du Hanovre reçues à Londres, Ncwcastle se concerta avec lord Hardwicke sur les moyens de concilier la défense des États électoraux avec les nécessités de la situation parlementaire , et avec les ressources financières de la Grande-Bretagne. L'ampleur du projet

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imaginé par Mûnchhausen et Holdernesse l'effraye : il se préoccupe du coût qu'entraînera son exécution; il s'inquiète des objections que rencontrera la demande de nouveaux crédits pour une guerre continentale. 11 était évident, en effet, que l'opinion du public anglais se prononçait de plus en plus contre les traités de subsides, qui constituaient la base de l'arrangement élaboré à Hanovre. Pour résister aux attaques qui se produiraient dans la Chambre des communes , pour répondre aux orateurs de l'opposition , il était indispensable de modifier la composition du cabinet, de remplacer Robinson, dans ses fonctions de « leader » de la Chambre basse , par un personnage plus éloquent et plus versé dans la stratégie parlementaire.

Au premier rang des hommes politiques en disponibilité figurait Pitt, dont le talent oratoire était déjà en renom, dont l'autorité était reconnue de tous, mais que des propos virulents sur les faiblesses de George pour ses sujets allemands faisaient regarder par ce dernier comme un ennemi personnel.

New castle , fort embarrassé , est persuadé qu'il ne fera voter des fonds pour la défense du Hanovre qu'avec le concours de Pitt et de ses amis; d'autre part, il connaît les sentiments du souverain à leur égard, et craint de soulever un orage en parlant de leur entrée au ministère. Fidèle aux habitudes de son esprit, sans s'en prendre directement aux projets du roi, il se garde bien de les approuver et cherche des expédients et des palliatifs : « Les dépenses prévues pour le budget de 1756, écrit-il à Holdernesse (1) dans la dépêche qui devait passer sous les yeux du monarque , atteignent déjà la somme de cinq millions de livres sterling; on ne pourra les couvrir que par le prélèvement d'un million sur les fonds de l'amortissement et

(1) Newcastle à Holdernesse, il juillet 1755.

par l'emprunt d'un autre million. Cependant, une attaque sur le Hanovre devant être la conséquence des affaires américaines, le Parlement ne pourrait pas refuser de contribuer à la défense de ce pays ; c'est ainsi que l'Angleterre pourrait prendre à sa charge l'augmentation des troupes de l'électorat, et ajouter aux 8,000 Hessois déjà à sa solde (1) un corps de Saxons ou de Brunswickois. » « Le Danemark (2), ajoute Newcastle, pourrait, en cas d'attaque, venir au secours de Sa Majesté. Sir Thomas Robinson a aussi quelque idée que les cercles de l'Empire sont obligés d'assister tout membre appartenant au cercle qui serait attaqué. »

Dans une lettre particulière notée : « Entre nous » , adressée à son collègue (3), Newcastle est beaucoup plus explicite : « Les dépêches que porte ce courrier trancheront le sort de notre ministère; car si nous sommes obligés d'entreprendre des mesures que, dans les conditions et circonstances du royaume, nous ne pourrons faire voter, ou si Sa Majesté ne veut pas nous permettre le concours de ceux qui nous sont nécessaires, ce serait en vain que nous tenterions des impossibilités... Nous voudrions bien nous tirer d'affaire dans la Chambre des communes sans parler à Sa Majesté de M. Pitt et de lord Egmont, mais nous ne le pouvons pas, et nous sommes bien forcés de le dire. »

Nous relevons l'expression des mêmes préoccupations dans un billet intime du chancelier au premier ministre (4) : « Le plan de nos collègues du Hanovre m'a fait grand peur. L'exécution en Allemagne d'un projet si

(1) Un traité avait été sigaé, le 18 juin 1755, avec le landgrave de Hesse- Cassel, d'après lequel l'Angleterre prenait à sa solde un corps de 8,000 Hessois.

(2) Le Danemark avait refusé le 17 mai, sous prétexte de sa neutralité, une proposition de l'Angleterre de prendre à sa solde 6,000 Danois pour les garnisons d'Irlande.

(3) Newcastle à Holdernesse, H juillet 1755.

(4) Hardwicke à Newcastle, 14 juillet 1755.

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étendu et si coûteux rencontre toutes espèces d'objections et de difficultés C'est d'ailleurs commencer du mauvais côté , car au lieu de mettre en premier rang- la défense des Pays-Bas, l'objet principal parait être une guerre en Allemagne, qui ne peut viser que le roi de Prusse. »

Lord Hardwicke, en parlant ainsi, montrait sa perspicacité habituelle; la véritable raison qui empêcha l'entente entre l'Angleterre et l'Autriche fut la divergence d'intérêts et d'objectifs qui existait entre les deux cours. Tandis que le gouvernement anglais ne s'inquiétait que de la France, Marie-Thérèse et son ministre ne pensaient qu'au conquérant de la Silésie et aux moyens de recouvrer la province perdue. « Quand j'ai parlé au comte Kaunitz, écrivait à cette époque Keith (1), d'appeler un corps autrichien à la défense des États du Hanovre : « Ce n'est pas la méthode de les défendre » , me dit-il ; et comme je lui demandais : « Comment prétendez -vous donc le faire? »

— « En attaquant le roi de Prusse , morbleu ! » s'écria-t-il.

— Il s'arrêta court aussitôt ces paroles prononcées et changea de discours, et je ne pus pas le ramener sur ce sujet, quoique je le tentasse plusieurs fois. »

Peu de jours après l'envoi des dépêches de Newcastle citées plus haut , éclata la rupture avec la France ; elle ne fit qu'accroître les embarras du ministère anglais. « On veut une guerre maritime, écrit Newcastle (2), pas d'opérations sur le continent, pas de traités de subsides. » L'opposition se manifesta au sein même du conseil, dont l'un des membres, le chancelier de l'Échiquier, M. Legge, refusa de signer les mandats relatifs aux premiers versements dus au landgrave de Hesse pour l'entretien des 8,000 soldats passés à la solde de l'Angleterre. Il fallut songer sans retard à la reconstitution du cabinet.

(1) Keith à Iloldernesse, 27 juin 1755.

(2) Newcastle à Holdernesse, 25 juillet 1755.

Hardwicke fut chargé de voir M. Pitt, de s'enquérir de ses vues sur la politique extérieure et de le sonder sur les conditions qu'il imposerait pour donner son concours au ministère Newcastle. Le résultat de l'entrevue fut peu encourageant (1). Prêt à pousser les opérations de guerre sur mer et en Amérique malgré la dépense qu'elles occasionnaient, obligé de reconnaître les obligations de l'Angleterre vis-à-vis du Hanovre , Pitt se déclarait contraire aux traités de subsides, à cause des lourdes charges qu'ils entraîneraient pour les contribuables. L'occupation du Hanovre par les troupes françaises ou prussiennes ne pouvant être que temporaire , le roi George ne courait aucun risque de perdre ses États électoraux, qui lui seraient rendus à la paix. Mieux vaudrait lui accorder une indemnité de cinq millions après la guerre que payer des subventions annuelles pour la défense de ses possessions.

Décidément les nécessités de la crise gouvernementale qui grondait dans le palais de Westminster l'emportaient sur les difficultés continentales. Newcastle, reléguant au second plan les Pays-Bas et le Hanovre, n'a d'autres soucis que le remaniement ministériel et le prompt retour de son maître, sans la présence duquel il est impossible de rien conclure. Il se console d'ailleurs de l'échec des négociations avec l'Autriche, par l'espoir d'une réconciliation avec le roi de Prusse , qui commençait dès cette époque à écouter les ouvertures de la cour de Saint-James. L'entente avec le chef d'un Etat protestant, plus sympathique au peuple anglais que la catholique Marie -Thérèse, serait bien accueilHe de l'opinion; sa neutralité dans le conflit menaçant serait une garantie plus efficace et moins coûteuse , pour la protection du Hanovre , que l'alliance avec la cour de Vienne.

A Herrenhausen , la situation devient des plus tendues;

(1) Hardwicke à Newcastle, 9 août 1755.

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