‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 73 sur 249 · KNYPHAUSEN · texte numérisé non relu

KNYPHAUSEN

sion dont ils eussent été incapables de prendre l'initiative. Pour avoir un aperçu des sentiments qui dominaient autour du roi , de la timidité qui régnait dans le ministère , nous puiserons, à défaut de documents français, dans les dépêches de Knyphausen (1). Ce jeune diplomate qui avait rempli les fonctions de secrétaire du comte maréchal Keith pendant son ambassade, fut appelé, au commencement de 175'*, à le remplacer dans le poste important de chargé d'affaires du roi Frédéric en France. Malgré son âge (il n'avait que vingt-cinq ans au moment de sa nomination), et une fortune des plus modestes, que ne relevait guère le maigre traitement d'un fonctionnaire prussien, Knyphausen, grâce à ses bonnes manières, son esprit distingué, ses goûts artistiques, grâce surtout au prestige que lui donnait la représentation de l'allié intime de la France , sut prendre place dans les cercles de la cour et de la ville. Doué d'une perspicacité peu ordinaire et d'une activité incessante, il mit à profit ses relations sociales pour la correspondance qu'il entretenait avec le roi et avec les ministres de Berlin. Il écrivit à son souverain des lettres qui doivent leur intérêt , autant à la liberté dans les appréciations, à l'indépendance dans les conseils, qu'à la sûreté et à l'ampleur des informations. C'est à sa prose que nous emprunterons le tableau pris sur le vif des fluctuations quasi journalières de la politique française. Quelque sévères que soient ses jugements sur la direction des affaires , et quelque libres que soient ses critiques des ministres qu'il voit à l'œuvre, Knyphausen reste pendant son séjour à Paris partisan convaincu de l'accord entre son gouvernement et celui de la France ; il fait tous ses efforts pour faire prévaloir ses vues, et pousse le courage jusqu'à désapprouver son maître quand celui-ci contrarie le principe dont il s'est constitué le défenseur.

(1) Dodon-Henri , baron de Inn et Knyphausen, conseiller de légation et ministre du roi de Prusse à la cou-r de France.

Nous avons déjà relevé, dans les épîtres innombrables que Newcastle échangeait avec ses collègues , la trace de l'intervention occulte de Louis XV dans les pourparlers à Londres; nous avons constaté les attentions du premier ministre anglais pour M"® de Pompadour, et les excellents rapports qu'il s'efforçait de maintenir avec elle au moment même où la rupture avec la France était devenue certaine. Knyphausen, dans ses dépêches, fait allusion aux bruits qui circulaient sur l'action de la favorite , et lui attribue une grosse part dans la responsabilité des événements. « La sécurité du ministère, écrit-il (1), a été nourrie par la ferme résolution où il a vu le roi de maintenir la paix , et elle est en même temps la cause du peu de fermeté que M. de Mirepoix a marqué à Londres. Votre Majesté aura souvent été surprise de voir la conduite de cet ambassadeur en contradiction avec des ordres positifs que le sieur Rouillé m'a dit lui avoir donnés; mais je sais de bonne part qu'il a une correspondance particulière avec le roi et la marquise, et que les instructions qu'il reçoit par cette voie sont ordinairement très contraires à celles du ministère , et que leur langage est toujours celui de la paix et de la douceur. »

Sous l'impression de l'optimisme du souverain et de son entourage, le ministre des Affaires Étrangères resta longtemps sourd aux avis que Frédéric lui faisait passer sur les intentions hostiles des Anglais, Il ne voulut pas croire aux « vues offensives » du roi George et de ses conseillers ; le 18 avril 1755 (2), il déclara au représentant de Prusse que , « quand même les deux escadres se rencontreraient, il avait peine à croire que les Anglais voulussent être les agresseurs. » Même après le départ de l'amiral Boscawen, Rouillé (3) « qui est naturellement porté à se flatter,

(1) Knyphausen à Frédéric, 21 avril 1755.

(2) Knypbausen à Frédéric, 18 avril 1755.

(3) Knyphausen à Frédéric, 2 mai 1755.

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