PROPOS DE FREDERIC A LA TOUCHE
adopta avec avidité » un renseignement de Mi repoix, d'après lequel « l'amiral britannique aurait eu l'ordre de ne pas attaquer l'escadre française, mais seulement de la suivre et de l'accompagner ».
Cependant les rapports des agents français à l'étranger vinrent confirmer ceux de Knyphausen et troubler le flegme du cabinet de Versailles. Le chevalier de la Touche, ministre français à Berlin, raconte (1) une conversation avec le roi de Prusse qui indique les sentiments de ce prince et la cordialité des relations entre les deux gouvernements. Frédéric lui montre le modèle en bois d'une pièce de campagne avec tout ce qui est relatif à son usage, lui en explique le mécanisme, l'engage à la faire essayer par l'artillerie française, ou à envoyer un officier de cette arme (2) l'expérimenter à Berlin. Puis il aborde le sujet du conflit américain; l'entente lui parait impossible, l'Angleterre songe à s'assurer des alliances ; elle négocie avec la Russie , la Saxe , les princes allemands. Que fait la France? quels sont ses projets? La Touche répond par une allusion au traité entre la France et la Prusse , « qui est fondé sur des principes qui doivent le rendre éternel. » Le roi de Prusse me dit, continue la Touche : « Savez-vous, monsieur, le parti que je prendrais dans la circonstance présente si j'étais le roi de France? Je ferais marcher, dès que la guerre serait déclarée ou que les Anglais auraient commis quelques hostilités contre la France , un corps de troupes considérable en Westphalie , pour le porter tout de suite dans l'électorat de Hanovre :
c'est le moyen le plus sûr de faire chanter ce » Ici , le
roi de Prusse qualifiant le roi d'Angleterre, son oncle, d'une épithète cavalière qu'il est inutile de vous rendre,
(1) La Touche à Rouillé, 5 avril 1755. Archives des affaires étrangères.
(2) Un officier d'artillerie fut, en effet, envoyé à Berlin et reçut un excellent accueil du roi.
gagna son cabinet, et me laissa seul dans son appartement. »
Encouragé par cette boutade , Rouillé insinue à Knyphausen (1) que Frédéric pourrait prendre à son compte l'opération du Hanovre : « On se flatte que Votre Majesté, écrit l'envoyé, voudrait non seulement y concourir, mais même s'en charger en entier; que la situation de ses États la mettait à même de pouvoir exécuter une pareille entreprise avec promptitude et succès , et qu'elle trouverait dans l'électorat du Hanovre de quoi se dédommager (2) amplement des frais dans lesquels la guerre pourrait la constituer. »
Dans une dépêche postérieure de trois jours, Knyphausen donne une esquisse des projets militaires de la cour de France (3) : « Tandis que Votre Majesté frappera le coup , on se propose ici de faire entrer une armée en Flandre, pour tenir en échec la cour de Vienne, ainsi que la République de Hollande Quant à l'Allemagne, il semble que l'on croit qu'il suffirait qu'il y eût dans le commencement, et jusqu'à ce que la reine de Hongrie se fût déclarée , un corps de troupes sur les frontières de ce pays , du côté de Limbourg et d'Aix-la-Chapelle, qui pût, en cas de besoin , se porter dans le pays de Hanovre et marcher au secours de Votre Majesté. »
Knyphausen reçut l'ordre (4) de répondre d'une façon évasive aux ouvertures de Rouillé, tout en employant « les
(1) Knyphausen à Frédéric, 25 avril 1755.
(2) Le langage que Knyphausen attribue à Rouillé diffère, sinon dans le fond au moins dans la forme, des propos que Frédéric relate dans son Histoire de la guerre de sept ans, vol. 1, p. 58. D'après le roi. Rouillé aurait dit à son ministre : « Écrivez, Monsieur, au roi de Prusse, qu'il nous assiste dans l'expédition du Hanovre : il y a là de quoi piller. Le trésor du roi d'Angleterre est bien fourni, le roi n'a qu'à le prendre; c'est. Monsieur, une bonne capture. »
(3) Knyphausen à Frédéric, 28 avril 1755.
(4) Frédéric à Knyphausen , 6 mai 1755.