VUES DE FREDERIC
termes les plus doux, les plus ménagés ». « Vous ferez observer, écrit le roi, que j'avais, chaque été, 60,000 Russes en Courlande sur les confins de la Prusse, ce qui n'était pas un petit objet ; que, de plus, les Saxons avaient pris des engagements avec l'Angleterre (1) ; que, du troisième côté, la cour de Vienne pouvait assembler en moins de rien 80,000 hommes sur mes frontières; et qu'en quatrième lieu, je n'étais pas jusqu'à présent bien assuré des intentions ni du Danemark ni de la Porte Ottomane , et qu'à moins de me voir puissamment épaulé d'un côté, il me serait impossible de me charger de tout le poids de la guerre, »
Ici, le roi donne l'ordre à son envoyé de rappeler, « bien adroitement et en termes bien doux qui ne sentent le moindrement le reproche » , l'abandon dans lequel il avait été laissé par la France en 1745, malgré le traité d'alliance de ilkk, alors que ses États étaient menacés d'une invasion des armées autrichiennes et saxonnes. A cette époque , on lui aurait répondu « que je pouvais me tirer d'affaire aussi bien que je l'entendais. » La dépêche finit en déclarant qu'il était « bien éloigné de vouloir jamais faire le moindre reproche sur tout ceci, mais qu'il était cependant nécessaire que, sur une affaire de si grande conséquence, il eût ses sûretés pour y être soutenu. »
Les talents diplomatiques de M. de Knyphausen ne furent pas mis à l'épreuve. Rouillé ne revint pas sur le projet d'invasion du Hanovre; le maréchal de Lowendahl qu'il avait été question de faire partir pour Berlin à l'effet de se concerter sur les plans de campagne à adopter, mourut après une courte maladie, et tout fut ajourné dans l'espoir d'une entente avec l'Angleterre.
Vers la fin de mai, les préoccupations de la cour de Ver-
(1) Le traité de l'Angleterre et de la Hollande avec la Saxe, en date du 13 septembre 1751 , stipulait un subside annuel de 48,000 livres sterling en échange d'un corps de 6,000 hommes, en cas de guerre. Ce traité expirait en
sailles, momentanément assoupies, furent réveillées par les bruits d'un rapprochement entre l'Angleterre et la Prusse, mis en circulation par les gazettes de Londres et de la Haye , mais aussitôt démentis par le gouvernement de Berlin (1) et son représentant à Paris (2). « Le sieur Rouillé m'a témoigné mardi dernier, écrit Knyphausen (3), qu'il était surpris que Votre Majesté ne songeât pas au renouvellement du traité d'alliance. » L'avis des ouvertures que ferait l'Angleterre au roi « cause beaucoup d'inquiétudes au ministre, et c'est apparemment cette même appréhension qui lui a fait naître l'idée de renouveler le traité d'alliance. »
Un voyage que fit Frédéric sur les bords du Rhin vers la fin du printemps de 1755, et la coïncidence de son passage près de Hanovre avec le séjour du roi George dans cette ville, donnèrent lieu aux racontars de presse auxquels nous venons de faire allusion. De Wesel, le roi, accompagné de deux officiers, fit une excursion à Amsterdam. Ses connaissances musicales lui permirent de se faire passer pour maître de chapelle du roi de Pologne (4), et son incognito fut si bien observé qu'il put « tout voir (5) et tout examiner sans avoir été reconnu, ayant été traité sur les chantiers comme un particulier qui donne au portier un florin pour tout voir. » Ce fut pendant son séjour à Wesel que le roi Frédéric reçut la visite de Darget , son secrétaire du temps passé, qui d'après l'historien Koser aurait été chargé par le gouvernement français d'une mission spéciale auprès de son ancien patron, et de Knyphausen qui était venu de Paris pour se rendre aux ordres de son maître.
(1) La Touche à Rouillé, 31 mai 1755.
(2) Rouillé à La Touche, 22 juin 1755.
(3) Knyphausen à Frédéric, 6 juin 1755.
(4) Koser : Frédéric le Grand, vol. I, p. 574.
(5) Lettre d'Amsterdam, 25 juillet 1755. Confidential Miscellaneotis. Record Office.