FREDERIC EN HOLLANDE
L'on peut s'imaginer l'interrogatoire que fit subir le roi à son envoyé sur l'apathie du cabinet de Versailles, sur l'insouciance du ministère qui, malgré les conseils qu'il lui donnait, se laissait amuser par les Anglais. A l'occasion de cette entrevue , Frédéric se plaignit de la médiocrité du chevalier de La Touche (1), et suggéra son remplacement par un personnage possédant le crédit et la capacité nécessaires pour négocier le renouvellement du traité d'alliance, et pour discuter les questions multiples qui surgissaient entre les deux cours.
Knyphausen se trouvait à Compiègne (2) quand arriva l'avis de la prise de l Alcide et du Lys. Il flétrit en termes vigoureux l'agression des Anglais, décrit l'effet produit par cet événement sur la cour, et relate les premières résolutions du gouvernement français : <( Telles sont en gros (3) les particularités que Ton a apprises touchant cet acte d'hostiUté, qui porte tous les caractères de la trahison la plus odieuse et la plus marquée. Il me serait difficile de peindre l'impression que cette nouvelle a faite sur l'esprit de M. Rouillé et de la plupart de ses confrères.
« Peu de jours avant l'arrivée du courrier de M. de Mirepoix, je trouvai encore ce ministre plongé dans cette sécurité et cet assoupissement dont je lui ai si souvent, mais inutilement, représenté le danger et l'indécence. Rien n^a jusqu'à ce moment été capable de l'ébranler, et la secousse qu'il vient de recevoir a été d'autant plus forte qu'il ne l'a point prévue un instant.
« Il y a eu , depuis la réception de cette nouvelle , deux
(1) Dans sa dépêche du 20 juillet, Knyphausen annonce le remplacement de La Touche; dans sa dépêche du 24 juillet, il fait part de la désij^nation du duc de Nivernais , et d'accord avec Rouillé demande si ce choix convient au roi.
(2) C'est vers cette époque que Knyphausen se plaint de la réduction de 1200 à 600 écus de l'indemnité qui lui était allouée pour les voyages de Compiègne à Fontainebleau. Frédéric fit rétablir le crédit primitif.
(3) Knyphausen à Frédéric, le 20 juillet 1755.
comités et deux Conseils d'État , et l'on se trouve d'autant plus embarrassé sur le parti que l'on prendra, que l'on ne s'était fixe jusqu'à présent à aucun plan d'opération. »
Dans la partie de son journal consacrée à cette époque, le marquis d'Argenson (1) se contente de la mention suivante : « Vendredi, 18 de ce mois, il se tint à Compiègne plusieurs comités dans le jour, le soir un grand conseil. Le roi avait l'air fort triste à son grand couvert; les ministres avaient, ou affectaient, le même air de consternation. »
On s'explique aisément l'émotion du roi, l'abattement de son ministère. Depuis la discussion des mémoires de fm mars, près de quatre mois s'étaient écoulés, et pendant cette période aucun préparatif sérieux de guerre n'avait été fait, aucune mesure n'avait été prise par le gouvernement de Louis XV pour le concert avec les puissances amies, rendu indispensable, à la fois par les événements et par le caractère du principal de ses alliés.
L'indécision de la cour de Versailles se reflète dans sa correspondance politique, qui présente un contraste frappant avec celle du roi de Prusse. C'est une comparaison bien curieuse, en effet, que celle des lettres que Knyphausen écrivait à Frédéric ou recevait de lui, et des dépêches qu'échangeait Rouillé avec les représentants français à l'étranger. Là , tout est mouvement et vie ; le roi interroge et renseigne; dans un français peu correct, mais dont les expressions ne manquent ni de saveur ni de cachet, Frédéric pose des questions nettes et précises; il veut qu'on lui réponde sur le même ton et ne tolère ni lieux communs ni appréciations banales. Quoique absolu dans ses idées, il accepte la contradiction , sait même gré au contradicteur, sauf cependant à ne prendre conseil que de lui-même ; porté par la tournure de son esprit à la critique et au sar-
(1) Mémoires du marquis d'Argenson, vol. IX, p. 46.