‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 77 sur 249 · CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE DES DEUX COURS · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE DES DEUX COURS

casme , il saura cependant reconnaître le zèle dans la fonction et récompenser ceux qui en font preuve. Le roi de Prusse mérita d'être bien servi et il le fut. Les rapports de Knyphausen sont bons à consulter, nourris d'indications et font honneur à leur auteur.

La prose de Rouillé ne présente, au contraire, que peu de relief; peu ou pas d'informations sur les événements, de longues périodes où le ministre dicte en style gourmé les communications à faire aux cabinets étrangers, des détails sans fin, une langue dont la correction de forme ne peut racheter le vide du fond : telles sont les caractéristiques des lettres du département.

Quant à la conduite des affaires , elle répond à ce qu'on pouvait attendre des qualités des deux rois. Frédéric, dévoré d'activité, fait tout par lui-même, surveille ses finances, instruit et commande ses armées, dirige ses agents à l'étranger. Son esprit, fertile pour la conception, est aussi vif pour la décision que prompt à l'exécution. A l'avantage de son royaume de Prusse, qui se confond avec le sien, il subordonne toute autre considération : fidélité à ses engagements, reconnaissance pour les services rendus , respect pour les droits des gens , n'ont pour lui , en matière internationale, aucune valeur; s'il invoque ces principes dans ses documents publics , c'est qu'il en connaît les effets sur des intelligences moins sceptiques que la sienne. Sa politique est celle des intérêts; le sentiment, l'idéalisme n'y ont pas de place.

Aussi absolu , aussi jaloux de son pouvoir, Louis ne sait pas l'exercer ; il règne et ne gouverne pas ; bien doué de la nature, mais sans acquis, il est indolent à l'extrême; méfiant de son entourage, il se laisse mener par lui; il cède à l'influence de l'habitude plutôt qu'à celle de l'affection et de la confiance. Sans énergie pour prendre en mains les affaires du pays , il ne veut pas se fier à ses conseillers officiels; comme ses contemporains, Frédéric,

Marie-Thérèse et George , il aura sa politique personnelle , qu'il n'osera pas imposer à son cabinet, mais qu'il pratiquera en dehors de ses ministres, et le plus souvent en arrière d'eux.

A l'époque qui nous occupe, le crédit de M"* de Pompadour est omnipotent à la cour; c'est elle qui distribue les portefeuilles, nomme les généraux, appelle les uns au pouvoir sans souci de leurs aptitudes, et congédie les autres sans égard pour leur mérite. Pendant cette période si critique de notre histoire, nous voyons les départements les plus importants, ceux de la Guerre, de la Marine, des AfTaires Étrangères, changer chaque année de titulaires, et tomber entre les mains d'hommes qui, pour la plupart, ne sont désignés que parla médiocrité de leurs moyens et l'absolu de leur dévouement à la favorite.

Au moment de la rupture, le cabinet français se composait du comte d'Argenson, ministre de la Guerre; MM. de Séchelles, contrôleur général ; Machault, garde des Sceaux et ministre de la Marine; Rouillé, ministre des Affaires Étrangères; Saint-Florentin, chargé des affaires du clergé. Étaient membres sans portefeuilles : le maréchal de Noailles, MM. de Puysieulx et Saint-Severin (1).

Les avis différèrent au sujet du parti à prendre vis-à-vis de l'Angleterre : d'après d'Argenson, M. Rouillé, le comte d'Argenson, et le maréchal de Relle-Isle, qui avait été appelé à prendre part aux délibérations quoiqu'il ne fit pas encore partie du cabinet , se prononcèrent pour la guerre de terre et pour une action vigoureuse aux Pays-Bas et sur le Rhin ; « mais tout à coup », ajoute-t-il (2), « le roi, écoutant d'autres conseils , a amorti ce grand feu et a penché pour des desseins pacifiques, ce dont je le loue pour mon compte, quoique quelques-uns l'en blâment. »

(1) Ces trois derniers donnèrent leur avis motivé contre l'extension de la guerre au continent. Voy. p. 160.

(2) Mémoires du marquis d'Argenson, vol. IX, p. 77.

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