‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 78 sur 249 · INDÉCISION DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

INDÉCISION DE LOUIS XV

Le cardinal de Bernis, dans ses Mémoires , mentionne l'opposition faite par M. de Machaiilt aux projets du comte d'Argenson. « Ce dernier (1) devait désirer la guerre de terre , pour rendre son ministère brillant et sa personne plus nécessaire; M. de Machault devait désirer au contraire que la guerre ne fût que maritime, pour des raisons également personnelles. »

Knyphausen, admirablement renseigné par ses amis, fait le tableau de la situation (2) : « On me paraît déterminé à ne point faire sur-le-champ la guerre à l'Angleterre, quoiqu'on y soit autorisé par l'acte d'hostilité qu'elle vient de commettre. On pousse même la délicatesse qu'on témoigne à cet égard , au point qu'on ne veut user d'aucunes représailles dans le premier moment... Je sais même, à n'en pas douter, que quelqu'un des ministres ayant proposé dans le conseil de faire arrêter, sans perte de temps, tous les navires marchands appartenant à l'Angleterre qu'on trouverait dans les ports de la France, cet avis a été rejeté. J'ai tâché de pénétrer les motifs de cette résolution, et voici ceux qui m'ont paru être les plus plausibles :

« On veut d'abord charger l'Angleterre de toute la haine de cette guerre , et l'on ne veut s'en venger que lorsque l'infraction qu'elle a faite à la paix sera connue et avérée de toute l'Europe. En second lieu , on espère que cette modération en imposera à l'Angleterre et que , dans l'intervalle, elle ne voudra point se porter à aucun nouvel acte d'hostilité, ce qui est d'autant plus désirable que tous les vaisseaux marchands qu'on attend de l'Amérique et des Indes orientales sont actuellement en chemin. En troisième lieu, on croit que Ton pourra se servir utilement du temps que l'on consacrera ainsi à la dissimulation, pour exécuter les mesures que l'on a prises pour la défense du royaume

(1) Bernis, Mémoires, I, 212.

(2) Knyphausen à Frédéric, 24 juillet 1755.

ainsi que pour l'entreprise d'une guerre tant maritime que terrestre, et pour se concerter avec les cours alliées. «

L'envoyé prussien explique que le gouvernement français caresse l'espoir de la restitution des prises et d'une réparation éclatante de la part de la cour de Londres, et ajoute : « Mais si on ne veut point attaquer l'Angleterre , on incline encore moins à attaquer ses alliés ; » on se bornerait à réclamer l'assistance de toutes les Puissances contractantes du traité d'Aix-la-Chapelle, contre l'infracteur commun.

De son côté, La Touche fut mis au courant, par une dépêche de Rouillé en date du 18 juillet (1), des intentions de sa cour. Le ministre parle, en accents émus, de l'affront fait à Sa Majesté Très Chrétienne, et annonce la communication prochaine d'un plan d'opérations militaires au roi de Prusse , « dans l'amitié duquel elle a une véritable confiance. Ce prince partagera le ressentiment que le roi doit avoir de ce qui vient d'arriver. » La Touche s'empresse de solliciter une audience de Frédéric à Potsdam , et donne de cette entrevue le récit suivant (2) : « Ce prince était occupé à son ordinaire à l'inspection de la parade de la garde , après laquelle il m'a fait appeler dans son cabinet. Il ne m'a point donné le temps de lui parler de ce qui faisait l'objet de mon voyage ; il m'en a prévenu , me détaillant l'événement arrivé, et a ajouté que ma cour a dû s'attendre à cette duplicité de la part de la cour de Londres, et qu'il vous en avait fait avertir par M. de Knyphausen... « Quel parti a donc à prendre aujourd'hui votre cour dans cette circonstance? a continué ce prince. Je n'y vois que celui d'assembler un gros corps de troupes sur vos frontières de la Flandre... Vous auriez le temps encore, cette année, de faire les sièges de Tournay, de Mons et de

(1) Rouillé à La Touche, 18 juillet 1755.

(2) La Touche à Rouillé, 28 juillet 1755.

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