FRÉDÉRIC CHANGE D'ATTITUDE
Bruxelles, auxquels vous pourriez ajouter, si la saison le permettait , la prise de Charleroi et de la citadelle d'Anvers.
« La rapidité, avec laquelle ce prince faisait faire au roi la conquête d'une partie des Pays-Bas, allait envahir toute la Flandre autrichienne, et peut-être la Hollande, si pour tâcher de le pénétrer, je n'avais pris le parti de lui représenter que, quoique j'ignorasse les vues et les projets de Sa Majesté, il me semblait que l'exécution du plan qu'il venait de me tracer ne ferait point tomber sur les Anglais la vengeance que Sa Majesté voulait tirer de l'insulte faite à ses vaisseaux en Amérique, mais bien sur les alliés de l'Angleterre. »
« Que voudriez -vous donc faire? » a répliqué Sa Majesté Prussienne; « les Anglais sont supérieurs à vous sur mer, et vous ne pouvez point porter vos armées dans l'électorat d'Hanovre , faute de places d'entrepôt. » — « Et pourquoi non? » ai-je réparti à ce prince; « Sa Majesté n'a-t-elle pas en Allemagne vingt mille hommes à sa solde (1)? N'y a-t-elle pas des alliés puissants , qui ont des troupes et des places d'armes, comme Juliers et Dusseldorf, Munster, et autres? » — « Non », répliqua avec vivacité Sa Majesté Prussienne ; « ce parti ne peut point vous convenir; mais si vous portez vos armes dans les Pays-Bas, n'allez point faire comme vous fites au commencement de la dernière guerre; faites assembler et marcher une armée assez nombreuse , et frappez des coups d'importance, et vous forcerez par là l'Angleterre et ses alliés à vous respecter. » La Touche termine en disant avec beaucoup de raison : « Ce langage , Monseigneur, est bien différent de celui que Sa
(1) Le traité de 1741, entre la France et la Prusse, spécifiait l'entretien par la France de 20,000 soldats des principautés allemandes, qui étaient à la disposition du roi de Prusse; il avait déjà été question de l'emploi de ce corps de troupes, mais l'accord ne s'était pas fait à ce sujet. Voir à cet égard les dépêches de La Touche du commencement de juillet.
Majesté prussienne m'a tenu dans les premiers jours de mai. »
Tous les jours, Frédéric s'attend à une demande formelle de coopération de la part de la cour de Versailles. Jugeant les intentions des autres d'après ce qu'auraient été les siennes en pareille circonstance, il est convaincu que la guerre va éclater en Europe, que les troupes françaises occuperont les Pays-Bas autrichiens, comme base d'opérations contre le Hanovre et comme gage pour la paix à venir. Inquiet sur les menées de l'Autriche et de la Russie, il entend garder la neutralité ou ne s'engager qu'à bon escient, aussi remetil des instructions à Knyphausen pour le cas d'une proposition sérieuse de la part de la France. Tout d'abord (1), sans se prononcer sur le rôle qu'il se réserve , il conseille à a cour de Versailles de s'entendre avec le Danemark pour l'invasion du Hanovre ; il indique les acquisitions de territoire qui pourraient intéresser cette puissance, et les moyens de traiter avec elle. Quelques jours plus tard, il s'étend sur ses griefs contre le gouvernement de Louis XV; « cependant , ajoute-t-il (2) , en faisant ces insinuations aux ministres, vous vous servirez des termes les plus doux que vous saurez imaginer, afin de ne pas les rebuter, ni trop blesser leur délicatesse ». Quant à l'opération contre le Hanovre il refuse d'y participer; « mes circonstances et mes arrangements ne me permettraient absolument pas de pouvoir agir dans cette année-ci » ; d'ailleurs, il ne saurait se mettre en mouvement que si la Porte Ottomane se déclare pour la France, et en tout cas il ne prendrait part à l'attaque qu'avec l'aide du Danemark.
Dans la dépêche du 9 août adressée à Knyphausen (3), le roi de Prusse, mieux fixé sur l'état d'esprit et sur les fluctua-
(1) Frédéric à Knyphausen, 29 juillet 1755,
(2) Frédéric à Knyphausen, 2 août 1755.
(3) Frédéric à Knyphausen, 9 août 1755.