‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 8 sur 249 · CONFLITS EN ACADIE · texte numérisé non relu

CONFLITS EN ACADIE

La confédération des Cinq-Nations , qui habitaient la région comprise entre le lac Champlain, le Saint-Laurent, les grands lacs et l'Ohio, afTaiblie par les luttes qu'elle avait soutenues longtemps contre le Canada, se rattachait encore à l'alliance des Anglais , dont elle voyait cependant avec inquiétude les empiétements constants. Tous les efforts des autorités françaises , bien secondées par leurs officiers interprètes et par les prêtres, tendaient à gagner à la France ces tribus hésitantes.

Au sud de l'Ohio , la plupart des sauvages , visités par les commerçants de la Pensylvanie, en relations suivies avec eux et subissant leur influence, étaient hostiles à la France.

La situation que nous venons de décrire à grands traits était semée de dangers et de menaces; les germes de dissentiment qui couvaieni; sur tant de points et sur tant de questions, ne pouvaient tarder à se développer et à produire des discussions sérieuses.

Ce fut en Acadie qu'éclata le premier conflit, dix -huit mois à peine après la paix d'Aix-la-Chapelle. Aussitôt que les Français eurent repris possession de Louisbourg et des lies Royale et Saint- Jean, l'attention du nouveau gouverneur, M. Desherbiers, se porta sur l'utilité d'assurer l'existence de la colonie et de pourvoir à ses besoins par les produits du sol, au lieu d'avoir recours à la métropole pour la farine et la viande, dont le transport, coûteux en tout temps, deviendrait fort difficile en cas de guerre. Pour atteindre ce but, il fallait attirer des agriculteurs et les installer soit à l'Ile Royale , soit dans l'Ile Saint-Jean , beaucoup plus favorable à la production des céréales et à l'élève du bétail. A cette destination convenaient tout naturellement les Acadiens de Ja terre ferme, acclimatés depuis longtemps, ayant l'expérience et la persévérance nécessaires pour créer et entretenir les cultures nouvelles, français de cœur et de langue, détestant l'Anglais

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avec une haine qu'avivait leur fervent attachement à la foi catholique, et beaucoup plus soumis à leurs prêtres qu'aux officiers britanniques. Le moment parut d'autant mieux choisi pour provoquer l'émigration de la population française de la Nouvelle -Ecosse, que le gouvernement anglais se préoccupait de la fondation de la ville de Halifax, et du peuplement de ce nouveau centre par des engagés de nationalité suisse, allemande et hollandaise, et de religion protestante.

Dès le commencement de 1749, le ministre de la marine ordonne à M. Bigot (1), intendant du Canada, d'encourager l'établissement des Acadiens aux lies : « C'est là ce que vous pourrez faire insinuer aux Acadiens par la voie des missionnaires , ou par telle autre qui vous paraîtra convenable, mais toujours avec ménagement et circonspection, de manière à ne rien compromettre avec le gouvernement anglais. » Les instructions de M. Desherbiers (2), conçues dans le même sens, lui prescrivaient d'entretenir des rapports réguliers avec les prêtres des paroisses de l'Acadie , et mettaient à sa disposition un crédit pour leur venir en aide. L'année suivante, le ministre apprend l'arrivée des premiers émigrants. « Il est fort à désirer, » écrit-il (3) à M. de la Jonquière, gouverneur du Canada, et à M. Bigot, « que les mesures que vous aviez prises, ainsi que celles que MM. Desherbiers et Prévost (4) ont dû mettre en usage, aient pu procurer un bon nombre d' Acadiens à l'Ile Royale et à l'île Saint-Jean. J'ai été informé par la voie de cette première colonie que quelques-unes de ces familles s'y étaient déjà rendues et que plusieurs autres comptaient d'y passer au printemps de cette année ;

(1) Ministre à Bigot, le 11 avril 1749. Archives des colonies.

(2) Mémoire du roi pour servir d'instruction au sieur Desherbiers , commandant pour Sa Majesté à l'île Royale, 28 mars 1749.

(3) Ministre à la Jonquière et Bigot, 23 mai 1750.

(4) Ordonnateur de la marine , faisant fonction d'intendant à Louisbourg.

LE LOUTRE ET CORNWALLlS. 11

et il y a lieu d'espérer que les secours et les facilités que Sa Majesté veut bien accorder à celles qui ont pris ce parti pourront en engager d'autres à le suivre. L'Ile Saint-Jean devient aujourd'hui un objet capital pour le maintien de l'ile Royale. »

L'un des émissaires les plus actifs des gouverneurs français fut l'abbé Le Loutre. Aussi énergique que volontaire, cet ecclésiastique exerça sur les Indiens et sur les Acadiens une grande influence, dont il se servait pour exciter les premiers à la guerre contre les Anglais, et les seconds à s'établir dans les lies ou sur le territoire occupé par les Français. Il devint la bête noire des chefs britanniques et fut rendu responsable , sans preuves suffisantes d'^ailleurs , de toutes les cruautés et trahisons commises par les sauvages.

Cependant , la sortie continuelle des colons français inquiète le colonel Cornwallis , gouverneur de la Nouvelle- Ecosse : « Les habitants d'Annapolis et Minas, écrit-il (1) à Londres, me demandent la permission d'émigrer; je la leur ai refusée. Ils ont été si bien traités et ont trouvé de tels avantages dans la colonie, que le fanatisme et des soupçons absurdes inspirés par leurs prêtres ont seuls pu les rendre aveugles aux considérations de leur intérêt et de leur bonheur, »

Cornwallis s'efforce aussi d'établir son autorité sur la rive nord de la baie de Fundy, et sur l'isthme de Shediac (2) , qui relie la presqu'île de la Nouvelle-Écosse au continent américain. Cette région, réclamée depuis la paix d'Utrecht par les Anglais comme faisant partie de l'Acadie, était restée entre les mains des Français; elle n'était habitée à cette époque que par les sauvages, et quelques familles acadiennes qui s'y étaient réfugiées pour fuir la

(1) Cornwallis aux Lords of Plantations, 10 juillet 1750. Record Ofjîce . Londres.

(2) L'isthme portait aussi le nom de Chignecto.

domination anglaise. Une première tentative à l'embouchure du Saint-Jean ayant été repoussée grâce à l'attitude énergique d'un officier colonial, M. de Boishébert, le gouverneur anglais envoya, sous les ordres du major Lawrence (1), une expédition pour se saisir de l'isthme. « Je sais, écrit Cornwallis (2), que La Corne, Le Loutre et les autres prêtres à Chiconecto, nous ont fait dans cette province un mal qu'aucune nation n'a fait à une autre en temps de paix... ils ont soulevé les Micmacs (3) contre nous; ils ont obligé les habitants de Chiconecto à jurer fidélité au roi de France. Ce Loutre [sic] a été plus d'une fois à Cobequid (4-) pour ameuter les autres habitants; j'ai appris que l'on emploie avis, promesses et menaces pour faire émigrer les sujets de Sa Majesté Britannique, les habitants français de toute la province , qu'on leur prédit un massacre général s'ils restent chez nous ; toutes ces raisons m'ont déterminé à essayer de me rendre maître de Chiconecto avec les forces que j'ai à ma disposition. »

Le contingent de Lawrence arriva dans la baie de Chignecto, pour voir l'important bourg de Beaubassin incendié sous ses yeux et abandonné par les Acadiens, qui se retirèrent de l'autre côté d'une rivière, laquelle, d'après les instructions françaises, était considérée comme marquant la frontière. Sur le bord de ce cours d'eau, Lawrence rencontra le commandant français, le chevalier de La Corne (5), qui refusa d'évacuer et se déclara prêt à défendre un territoire dont il revendiquait la possession au nom du roi son maître. Le major anglais, soit qu'il crût la position française trop forte, soit qu'il n'osât pas com-

(1) Cet officier, devenu plus tard gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, fut l'auteur et l'exécuteur de l'expulsion des Acadiens.

(2) Cornwallis aux Lords of Plantations, 3 mai 1750. Record Office.

(3) Tribu indienne de l'Acadie.

(4) Village acadien du territoire anglais.

(5) Lawrence à Cornwallis, 26 avril 1750.

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