FRÉDÉRIC VEUT RESTER NEUTRE
geait le roi de Prusse et des intentions de ce monarque , fut perdu pour le cabinet français. Pendant le mois écoulé depuis le rappel de Mirepoix, les conseils de la timidité avaient prévalu : le conflit serait restreint à l'Amérique ; la France ne prendrait pas l'initiative d'une guerre européenne , n'exercerait aucunes représailles contre les attaques anglaises et se contenterait de dénoncer l'agresseur aux puissances de l'Europe. S'il faut croire Knyphausen, l'opinion de la favorite aurait été pour beaucoup dans ce revirement. M""" de Pompadour, écrit- il (1), « a été aussi surprise que mortifiée de la conduite des Anglais Cependant, elle emploiera tout son crédit pour assoupir cette querelle, s'il est possible, et ce ne sera qu'à la dernière extrémité qu'elle consentira à une guerre de terre, qui éloignerait le roi de sa personne , et lui ferait perdre l'habitude de la voir et de la consulter. »
L'abandon de toute idée d'hostilités sur le continent met fin aux projets de plans de campagne à concerter avec les alliés de la France, « Votre Majesté, écrit Knyphausen (2), peut être persuadée qu'on n'exigera rien d'elle pendant le cours de cette année. » Deux jours après, l'envoyé du roi de Prusse rend compte d'une autre conversation avec Rouillé. Après avoir fait au ministre les assurances habituelles sur les sentiments et sur la fidélité de son maître : « J'ai^ dit-il, établi insensiblement pour principe que Votre Majesté ne pouvait agir en faveur de cette cour, qu'autant que les démarches qu'on lui proposerait seraient compatibles avec sa sûreté , et qu'elle y trouverait son avantage. Ce principe n'a jamais rencontré aucune opposition de la part du sieur Rouillé et des autres ministres ; il a été trouvé si raisonnable , et adopté si généralement, que les amis les plus intimes de la marquise et des ministres, et
(1) Knyphausen à Frédéric, 14 août 1755; l'opinion exprimée est aussi celle du marquis d'Argenson et du cardinal de Bernis.
(2) Knyphausen à Frédéric, le 17 août 1755.
nommément le duc de Nivernais (1) ainsi que le maréchal de Belle- Isle, en ont fait usage eux-mêmes vis-à-vis de moi et de plusieurs personnes de ma connaissance. »
Pendant tout l'automne de l'année 1755, la cour de Versailles ne se départit pas de l'indécision qui lui avait valu les critiques sanglantes de Frédéric. Elle ne fit rien pour renouveler avec ce prince le traité de 1741, et n'entama aucune négociation sérieuse pour recruter d'autres alliés. Nous ne pouvons, en effet, reconnaître ce caractère aux pourparlers engagés avec le roi Auguste, électeur de Saxe. Les ouvertures, en août, de M. de Lynar, chargé d'affaires, les offres apportées par le comte de Broglie en novembre 1755 (2) , furent très froidement accueillies à Dresde , où l'on voulait bien se faire payer la neutralité, mais où l'on était déterminé à ne pas se commettre contre l'Angleterre et l'Autriche, qu'on supposait encore étroitement unies. Pendant les années 1755 et 1756 , M. de Briihl, premier ministre de l'électeur- roi, mit tout en œuvre pour obtenir la prorogation de la convention encore en vigueur avec la Grande-Bretagne , et se servit des propositions françaises pour essayer de vaincre la résistance du cabinet anglais.
Nous avons vu, au courant de l'été, le comte Fleming, ministre saxon à Vienne, profiter de son séjour auprès du roi George en Hanovre pour travailler avec ardeur à une ligue de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Saxe, et à la formation d'une armée d'observation, destinée à défendre le Hanovre et la Saxe contre une attaque du roi de Prusse. Le roi George et Holdernesse, tout d'abord partisans très chaleureux de ce projet, avaient dû y renoncer devant les objections du Conseil de régence et de Ncwcastle. Pour se
(1) Désigné pour une mission extraordinaire à Berlin et agréé par Frédéric dans sa lettre du 9 août.
(2) Voir, sur cette négociation , Vitzthum : Die Geheimnisse des Sachsischen Cabinets.
AVAiNCES DE LA SAXE A L'ANGLETERRE. 179
débarrasser de l'insistance de Fleming (1), ils avaient ajourné leur réponse définitive jusqu'à leur retour à Londres.
C'est en vain que le ministre du roi Auguste essaya de renouer l'affaire; à Westminster, on ne voulait plus voter des crédits pour le continent; aussi ses insinuations tombèrent-elles dans le vide. Plus le gouvernement de Saxe multiplie les démarches de M. de Wiedmarckter, son représentant à Londres , et moins les conseillers du roi George sont disposés à prêter l'oreille aux demandes de solliciteurs devenus importuns.
Le comte de Brûhl fait intervenir les avances françaises. « Je ne veux pas, écrit-il (2), vous laisser ignorer, Monsieur, une circonstance assez essentielle, dont nous n'avons pas hésité de faire d'abord une communication confidentielle au roi d'Angleterre, savoir : que la France vient de nous offrir nouvellement encore des conditions, qui nous dédommageront au-delà de ce que nos subsides actuels importent, si nous voulions nous engager envers elle à une simple neutralité et nous dédire d'un renouvellement de notre traité subsidiaire avec les Puissances maritimes. » Le roi de Pologne a bien voulu « suspendre jusque-là tout engagement avec la France, mais nous espérons, d'un autre côté , que ce même motif engagera la cour où vous subsistez à hâter ses explications, et à ne rien demander, de notre part, qui pût nous faire repentir de notre prédilection. »
Le marchandage tenté n'eut aucun succès auprès du gouvernement anglais; Wiedmarckter ne put obtenir que des réponses dilatoires (3).
(1) Holdernesse à Newcastle, 5 septembre 1755.
(2) Bruhl à Wiedmarckter, 21 septembre 1755. Miscellaneous Confideniial. Record Office.
(3) "Wiedmarckter à Briihl, 10 octobre 1755. Miscellaneous Confidential. Record Office,
Briihl revient à la charge : « L'ambassadeur de France, écrit-il (1), sera ici au premier jour. Nous sommes déjà prévenus en gros des conditions qu'il aura à nous offrir, et il n'est pas douteux qu'il ne nous presse beaucoup sur notre résolution. » Le ministre saxon affirme hautement sa « prédilection marquée » pour le traité avec l'Angleterre; « mais, ajoute-t-il, il n'y aurait aucun juste reproche à nous faire au cas qu'au défaut du soulagement bien mérité , dont on nous refuserait la continuation , nous acceptassions le dédommagement offert par la France aux conditions innocentes d'une simple alliance. »
Sur ces entrefaites, le comte deBroglie, revenu en droite ligne de Versailles , apporte un projet d'arrangement avec subside financier, et devient de plus en plus pressant. Briihl, fort embarrassé, traîne les négociations en longueur, et compte sur l'arrivée du nouvel envoyé anglais annoncé, lord Stormont (2) qui, « à coup sûr, ne viendra pas les mains vides ». Wiedmarckter a moins d'espoir : « Lord Holdernesse , écrit-il (3) , me dit en haussant les épaules que les affaires étaient changées. » La cour de Saxe ne put se résigner à l'abandon de l'Angleterre, et malgré la nouvelle du traité de Westminster, conclu entre cette puissance et le roi de Prusse, continua des obsessions qui durent paraître de plus en plus déplacées à Newcastle et à ses collègues , et qui , il est presque superflu de le dire, n'aboutirent à aucun résultat.
De son côté, le roi de Prusse, admirablement renseigné par ses représentants (4) et par ses agents secrets,
(1) Briihl à Wiedmarckter 26 octobre 1755. Miscellaneous Confidential. Record Office.
(2) Briihl à Wiedmarckter, 5 et 14 décembre 1755. Miscellaneous Confidential. Record Office.
(3) Wiedmarckter à Briihl, 19 décembre 1755. Miscellaneous Confidential. Record Office.
(4) D'après Vilzthum, vol. I, p. 255, qui cite une dépêche de Briihl, Ly-
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