‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 82 sur 249 · AVANCES FRANÇAISES A LA SAXE · texte numérisé non relu

AVANCES FRANÇAISES A LA SAXE

eut bientôt vent des tentatives faites pour enrôler la Saxe parmi les alliés de la France. Très mal disposé pour son voisin le roi de Pologne, et pour M. de Brûhl, qu'il considérait à bon droit comme dévoué à la cour de Vienne, il manifesta à Paris (1) la surprise et le mécontentement que lui causaient ces ouvertures, chercha à éclairer le ministère français sur les véritables sentiments de la cour de Dresde, et finit par déclarer (2) que, si le gouvernement de Louis XV se liait avec elle, il refuserait de renouveler son traité avec la France. Ces représentations eurent leur effet : à Versailles, on avait trop à cœur la nécessité de ménager un allié aussi susceptible que Frédéric pour ne pas lui sacrifier, au moins pour le moment, une conception qui d'ailleurs n'avait pas reçu un accueil bien encourageant. De nouvelles instructions furent, en conséquence, données au comte de Broglie. « Ma négociation avec la Saxe » , écrit ce dernier (3) à M. de Bonnac , ministre français à la Haye, « est absolument accrochée; j'ai reçu l'ordre de n'en plus parler du tout et d'attendre que le ministère de Sa Majesté polonaise m'en reparlât, et j'imagine que, malgré le besoin d'argent où on est ici, un peu de honte les retiendra et les empochera de me rechercher. )> Les pourparlers, ainsi interrompus, ne furent pas repris.

Quant à l'affaire bien autrement importante de l'accord avec la Prusse , elle ne fit pas le moindre progrès pendant les derniers mois de 1755. Entre l'Angleterre et l'Autriche, il y eut, comme nous l'avons vu, commerce fréquent de notes, de projets et de contre-projets, et si les parties ne

nar, chargé d'affaires de France, aurait fait lire ses instructions à son collègue prussien M. de Maltzahn.

(1) Frédéric à Knyphausen, 30 août — 18 octobre 1755.

(2) Frédéric à Knyphausen, 28 octobre — 18 novembre 1755.

(3) Broglie à Bonnac, 14 janvier 1756. Correspondance secrète. Affaires Étrangères.

purent s'entendre, du moins surent-elles à quoi s'en tenir sur les points de dissentiment. Rien de pareil ne se passa entre la France et la Prusse; les conversations entre Rouillé et Knyphausen furent longues et multiples , mais les paroles échang-ées n'eurent pour sanction ni proposition, ni acte diplomatique d'aucune sorte.

Sans avoir dans son allié une confiance que l'expérience du passé n'eût pas justifiée, le g-ouvernement de Louis XV reg-ardait le roi de Prusse comme attaché à la France par les liens indissolubles de son propre intérêt. Les réticences qui se produisaient chaque fois que le nouveau traité était mis sur le tapis, soit à Versailles, soit à Berlin, s'expliquaient par le désir de Frédéric de faire payer ses services le plus cher possible; aussi, eût-il été imprudent de lui montrer trop d'empressement. Toute négociation fut ajournée jusqu'à la mission du duc de Nivernais; mais on ne fit rien pour hâter le départ de cet envoyé qui, nommé au mois d'août, ne quitta Paris qu'à la fin de décembre 1755.

Il faut ajouter que le langage du représentant de Prusse accrédité à la cour de Versailles était de nature à rassurer les ministres de Louis XV sur les sentiments de son maître, Knyphausen était, comme on le sait, partisan convaincu de la bonne entente avec la France, et tout en partageant l'avis de son souverain sur les avantages d'une neutralité qui éloignerait de son pays les dangers et les malheurs d'une guerre européenne, il était persuadé que cette attitude réservée pouvait parfaitement se concilier avec le maintien des relations amicales entre les deux puissances.

Les sympathies françaises de son ministre furent même l'objet des plaisanteries du roi : « Pour ce qui regarde le contenu de votre rapport, écrit-il (1) , vous ne vous

(1) Frédéric à Knyphausen, 17 septembre 1755,

FREDERIC ET KNYPHAUSEX. 183

fâcherez pas quand je vous dirai que je vous trouve français jusqu'au bout des ongles, quand vous préférez la conduite que les Français ont tenue jusqu'à présent à celle des Anglais. »

Frédéric avait, dès le début du conflit, manifesté son opinion sur le parti à prendre ; aussi est-il facile de comprendre le mépris que lui inspirèrent les conseils hésitants et la politique incohérente de la cour de Versailles. Toute sa correspondance particulière avec Knyphausen , depuis mars jusqu'en novembre 1755, n'est qu'un tissu de sarcasmes et de critiques amères sur la faiblesse et l'irrésolution du ministère de Louis XV, Peu à peu, à force de réflexions sur des agissements si différents de ceux qu'eussent été les siens en pareille occurrence , il en cherche les motifs , s'irrite de ne pas les trouver dans les dépêches de Paris, et s'en prend à Knyphausen (1). « J'ai reçu votre rapport du 9 octobre^ qui ne m'a guère plus instruit que la gazette publique de Leyde... Une nonchalance aussi marquée ne peut, à la fin, que me rebuter extrêmement, et je ne puis plus vous dissimuler que ma patience commence à se lasser, et que pourvu que vous ne vous en corrigiez pas, il me serait trop préjudiciable de laisser mes intérêts dans les mains d'un homme qui en a aussi peu de soins que vous. » Le pauvre Knyphausen ne méritait pas le blâme que lui infligeait l'impatience de son maître ; il ne pouvait que consigner dans ses lettres les projets contradictoires de Rouillé et la direction vacillante des aff'aires de France.

A ce ministre qui parlait toujours d'alliances sans en négocier ou confirmer une seule, Frédéric réplique par un exposé , qui dépeint la situation en termes aussi vrais que saisissants (2) : « Puisque vous dites que la France ne veut point se décider avant qu'elle ne se soit concertée avec

(1) Frédéric à Knyphausen, 21 octobre 1755. ('2) Frédéric à Knyphausen, 18 octobre 1755.

ses alliés, expliquez-moi, je vous prie, qui sont proprement ces alliés qu'elle veut exciter? Elle n'est point d'accord avec l'Espagne; pour la cour de Turin, elle ne la comptera pas entre ses alliés ; son traité avec moi va finir au mois de mai de l'année qui vient; ainsi il ne reste que le Danemark , la Suède et l'Électeur palatin pour se concerter. »

L'esprit chercheur et agité de Frédéric s'ingénie à découvrir, dans la reprise de pourparlers avec l'Angleterre , les causes de l'impassibilité du cabinet de Louis XV. « Je commence à croire, écrit-il (1), qu'il faut qu'il y ait quelque chipotage secret , soit directement , soit par l'entremise de quelque cour, entre l'Angleterre et la France... puisque sans cela il n'y a pas moyen de comprendre la tranquillité de la cour où vous vous trouvez, et qu'elle ne remue pas auprès de ses alliés pour les animer à prendre fait et cause avec elle. » Quelques jours plus tard, c'est du côté de l'Autriche qu'il dirige ses soupçons (2) : « Il m'est venu à la pensée, s'il n'y a pas, peut-être, quelque chipotage secret entre les cours de Versailles et de Vienne... Bien que ceci ne soit qu'une simple pensée qui m'est venue , cependant comme elle n'est pas destituée de toute vraisemblance... vous devez bien vous orienter là-dessus, quoiqu'avec toute précaution requise^ et m'en mander votre sentiment. »

C'est à l'espoir persistant d'un accommodement avec l'Angleterre qu'il faut probablement attribuer les défaillances si vertement relevées par le roi de Prusse. Quelque invraisemblable que cela puisse paraître, le cabinet de Versailles n'avait pas perdu, pendant l'automne de 1755, l'illusion d'une réconciliation avec l'Angleterre. Malgré la capture des bâtiments français, malgré l'expédition de

(1) Frédéric à Knyphausen, 25 octobre 1755.

(2) Frédéric à Knyphausen, 15 novembre 1755.

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