PERTES DE LA MARINE FRANÇAISE
Sud; le chef d'escadre, prévenu des hostilités exercées par les Anglais, s'en empara et la conduisit à Brest, Le roi, aussitôt informé, donna ordre de relâcher la prise; il poussa même la mansuétude jusqu'à rapatrier, après guérison, quelques matelots anglais, laissés malades à Brest. M. Michell , chargé d'affaires de Prusse à Londres, souligne la nouvelle de la restitution des observations suivantes (1) : « Cela n'empêchera pas ces gens-ci d'aller leur train en avant; au contraire, ils seront charmés qu'on les laisse prendre sans risque tous les vaisseaux français qu'ils pourront rencontrer en mer. » Peu de jours après, le résident prussien estime les captures anglaises à 100 navires, d'une valeur de 300,000 livres sterling, avec des équipages de 2,600 matelots; il ajoute (2): « Une déclaration de guerre contre la France est une démarche assez peu essentielle dans le moment présent, puisqu'on continue de faire autant de mal aux Français que si l'on était en rupture ouverte avec eux. »
Les appréciations de Knyphausen (3) ne sont guère plus flatteuses pour le système adopté par la cour de Versailles : « Les effets de cette nouvelle politique, qui présente un enchaînement de phénomènes aussi ridicules qu'humiliants pour la France, n'ont pas été avantageux jusqu'à présent à la nation. L'on évalue à plus de dix millions de livres les prises faites par les Anglais, et je suis certain que le nombre des matelots que l'Etat perd par là monte à plus de 3,000. Aussi les banqueroutes, effet ordinaire de l'oppression du commerce, commencent -elles déjà à se faire sentir, et il y en a plusieurs fort considérables à Marseille et dans d'autres villes. »
Il faut reconnaître, cependant, que si la France n'avait
(1) Michell à Frédéric, 16 septembre 1755.
(2) Michell à Frédéric, 30 septembre 1755.
(3) Knyphausen à Frédéric, 20 octobre 1755.
encore rien fait pour repousser l'agression de l'Angleterre et venger son honneur fort compromis, des mesures avaient été prises pour renforcer les troupes de terre et de mer, et pour activer les armements maritimes. Dans le courant de juillet, chaque bataillon d'infanterie avait été augmenté de 160 hommes, versés par la milice (1); les fortifications de Dunkerque, du côté de la mer, avaient été poussées avec vigueur; des camps avaient été formés sur le littoral et sur la frontière allemande. Le principal effort porta d'ailleurs sur les arsenaux; les constructions furent stimulées, et le ministre put se flatter d'opposer bientôt aux Anglais 80 vaisseaux de ligne et 60 frégates.
On a peine à comprendre l'inaction du gouvernement français. Sans doute , il lui fallait le temps nécessaire pour se préparer à la lutte maritime, pour laquelle , à l'exclusion de la guerre de terre, il semblait pencher; sans doute, il eût été plus qu'imprudent d'exposer des forces insuffisantes dans un engagement contre les escadres anglaises ; mais il eût été facile d'exercer des représailles sur la marine marchande de la Grande-Bretagne, en lançant contre elle nos croiseurs ou nos corsaires. Il est même probable que ces représailles bien justifiées auraient mieux servi la cause de la paix, que l'attitude passive érigée en système par le roi très chrétien.
Dès les premières séances du Parlement anglais , qui se réunit le 13 novembre, il fut apparent que, s'il existait au sein des deux chambres une minorité , plus puissante par le talent que par le nombre, contraire aux traités de subsides que George II avait signés pour la défense de ses États électoraux, l'unanimité de l'opinion donnait son approbation aux hostilités contre la France, et en réclamait la poursuite énergique. Tous les crédits demandés par l'administration pour la flotte et l'armée de terre furent
(1) Mémoires du marquis d' Ar g enson , vol. IX, p. 47.