BRUITS DE POURPARLERS ENTRE FREDERIC ET L'ANGLETERRE
communiqua à sa cour « un article d'une gazette de cette capitale, qui a marqué positivement que, la veille du départ du roi d'Angleterre de Hanovre, on aurait bu publiquement, à la table de ce prince, à la santé de Sa Majesté Prussienne comme un allié futur ». Cette dépêche se croisa avec une lettre de Rouillé, qui s'émeut à son tour (1). « Les nouvelles publiques et les avis particuliers assurent si positivement que le roi d'Angleterre doit envoyer incessamment un ministre à Berlin pour une négociation importante avec le roi de Prusse, que je ne puis que vous recommander de redoubler de vigilance sur cet objet. »
Mais la mauvaise impression produite par ces rumeurs ne résista pas aux franches explications de Knyphausen. Frédéric avait écrit (2) : « Je ne veux pas vous laisser ignorer, et vous pouvez même en glisser quelque chose dans vos entretiens avec M. de Rouillé, qu'on m'est venu faire des ouvertures assez singulières et importantes, dont je me réserve , cependant , de communiquer le détail au duc de Nivernais dès qu'il sera arrivé chez moi. » Le représentant de Prusse s'empressa de donner connaissance de cet avis à M. Rouillé : « Le ministre », rapporte-t-il (3), « m'a paru extrêmement édifié de la bonne foi avec laquelle Votre Majesté en agit avec sa cour, et a été d'autant plus touché de cette marque de confiance, qu'on commençait à soupçonner, et qu'on croyait même savoir ici, par les lettres de Londres, que l'Angleterre avait entamé une négociation avec Votre Majesté, et qu'elle était prête à être terminée. Je ne saurais donc cacher à Votre Majesté que cette ouverture a produit ici un très bon effet, et qu'elle a entièrement rassuré le ministère sur les appréhensions qu'il avait conçues à cet égard. » Quelque temps
(1) Rouillé à La Touche, 27 septembre 1755.
(2) Frédéric à Knyphausen, 12 septembre 1755.
(3) Knyphausen à Frédéric, 2 octobre 1755.
après, c'est le chevalier La Touche (1), qui se porte garant des intentions de la cour de Berlin : « Quoiqu'il me revienne de drfrérents pays que les bruits qui ont couru sur la défection du roi de Prusse s'y renouvelaient avec force , je ne vois rien ici qui doive donner consistance à cette nouvelle. »
Rouillé était encore trop favorable à la personne et à la politique de Frédéric , et trop persuadé de l'intérêt supérieur que ce prince avait à conserver le bon accord avec la France, pour ajouter foi aux articles des gazettes de Hollande et d'Angleterre, et aux avis plus précis que le comte de Stahrembcrg, envoyé d'Autriche à Paris, ne cessait de lui glisser; mais il connaissait le caractère remuant et inquiet du roi , et ne pouvait avoir perdu le souvenir de l'imprévu et du sans-gêne que ce souverain avait quelquefois montrés dans sa conduite à l'égard de ses alliés; aussi crut-il prudent de presser le départ du duc de Nivernais, que devait malheureusement retarder encore un gros rhume des plus inopportuns.
Nous aurons recours encore une fois aux dépêches de Knyphausen pour décrire l'état d'esprit du cabinet de Louis XV à cette époque (2) . « Le ministère de France est très impatient de savoir le duc de Nivernais arrivé à Berlin, non seulement parce qu'il regarde la guerre comme inévitable et qu'on est très empressé d'être instruit des intentions de Votre Majesté, mais aussi parce que l'on prétend savoir, par la voie de la Haye et par celle de Vienne, que la cour d'Angleterre se donne de grands mouvements pour détacher Votre Majesté de la France et pour l'entraîner dans son parti... Quoique ce ministre ne m'ait point fait part de ce soupçon, j'ai cependant cru devoir en prévenir Votre Majesté, d'autant plus que je sais de fort bon
(1) La Touche à Rouillé, 21 novembre 1755.
(2) Knyphausen à Frédéric, 21 novembre 1755.