PREMIÈRES AVANCES DE FREDERIC
Un billet confidentiel de lord Holdernesse (1), daté des premiers jours de juin , apprit à Newcastle que, d'après des rapports venus de Brunswick, le roi de Prusse serait disposé à profiter de son passage dans cette ville pour rendre visite à son oncle, le roi de la Grande-Bretagne. La réponse de Newcastle est empreinte de la plus grande réserve (2). 11 ne fonde pas grand espoir sur la démarche de Frédéric, mais il pense qu'elle pourra avoir une influence heureuse sur les négociations en cours avec l'Autriche. « La France sera fort intriguée et n'osera pas poursuivre ses projets d'attaque du Hanovre. J'aurais été le dernier, ajoute-t-il, à conseiller au roi de faire des avances au roi de Prusse , mais je suis heilreux d'apprendre que Sa Majesté raisonne d'une façon si juste et qu'elle ne repoussera pas les ouvertures qui lui seraient faites de ce côté. J'espère même (quoique je le sache fort désagréable pour le roi) que Sa Majesté se prêtera à une entrevue, qui n'aboutira à rien qu'à un échange de politesses. »
La lettre de Newcastle se croisa avec une dépêche de Holdernesse (3) : « C'est le prince Ferdinand de Brunswick, relate-t-il, qui, à la demande du roi de Prusse, a écrit à son frère le duc dans le sens que je vous ai indiqué... Le duc est chargé de la négociation et promet de faire de son mieux pour empêcher la rencontre , quoique le roi Frédéric la désire beaucoup. »
Quinze jours après, le ministre anglais donne de nouveaux détails : « Les pourparlers avec le roi de Prusse, écrit-il (4), se sont dissipés en fumée (5); son principal
(l)La lettre de Holdernesse ne se trouve pas dans la correspondance de Newcastle; mais il est facile d'en rétablir le contenu d'après la réponse de ce dernier.
(2) Newcastle à Holdernesse, 6 juin 1755. Cette dépêche, ainsi que les suivantes, est extraite des ISewcastle Papers, British Muséum.
(3) Holdernesse à Newcastle. « Entre nous », 7 juin 1755.
(4) Holdernesse à Newcastle. « Entre nous », 18 juin 1755.
(5) En français dans le texte.
but était, parait-il, d'avoir une entrevue avec Sa Majesté. Les ministres de Sa Majesté (1) m'assurent qu'ils ont fait tout leur possible pour amener le roi à y consentir, et même à manifester le désir qu'elle eût lieu; mais Sa Majesté n'a pas voulu écouter leurs avis, et Sa Majesté Prussienne, ayant échoué dans le détail auquel il tenait le plus, n'a pas jugé convenable d'envoyer complimenter le roi; il est passé incognito à un mille allemand d'ici. On a cru un moment qu'il serait venu presque sous les remparts de Hanovre, car c'était son chemin le plus direct. Sa Majesté avait donné l'ordre de le saluer des batteries de la ville. Je regrette que cela ne soit pas arrivé ; peut-être une petite politesse de ce genre en eût-elle entraîné une autre : r appétit vient en mangeant (2). »
Un projet de mariage entre la famille royale d'Angleterre et la maison de Brunswick vint servir de prétexte aux essais de rapprochement. Le charme de la princesse Anne-Amélie (3) désarmera la rancune du vieux roi et ouvrira la porte à de nouvelles avances.
Mais laissons la parole à Holdernesse (4) : « La mère (duchesse de Brunswick) et la fille sont arrivées ici incognito, hier au soir La première scène de la comédie
se joua dimanche au soir. Sur les cinq heures, les deux jeunes princesses, accompagnées de M'"'' la présidente Mûnchhausen, se rendirent au jardin. Sa Majesté les rencontra par hasard, et les comtesses (5) furent présentées. On fit jouer les eaux, la promenade dura longtemps, et enfin Sa Majesté ramena lui-même les illustres étrangères à l'Oran-
(1) Miinchhausen et Steinberg, ministres hanovriens du roi.
(2) En français dans le texte.
(3) Antoinette-Amélie, duchesse de Brunswick, mère de la princesse Anne- Amélie, était sœur de Frédéric.
(4) Holdernesse à Newcastle. « Entre nous », 6 et 9 juillet 1755. Cette dernière lettre est écrite en français.
(5) La duchesse et ses fdies avaient pris le titre de comtesses à cause de leur incognito.