LES PRINCESSES DE BRUNSWICK A HERRENHAUSEN
gerie avec toute la galanterie et la politesse que Votre Excellence lui connaît dans de pareilles rencontres. On se mit au jeu, et le roi m'ayant fait approcher de sa table me fit l'honneur de me présenter; il me retint même longtemps derrière sa chaise et me donna tout le temps de considérer ce qui avait excité la curiosité de tous les spectateurs. La partie finie, Sa Majesté embrassa les comtesses, et elles partirent sur les neuf heures , très contentes de leur réception, et laissant la cour enthousiasmée de leur figure, leur douceur, politesse, esprit, etc.
« Le lendemain matin (lundi), la comtesse mère, accompagnée de ses deux filles, parut dans la tente du roi, et se vit accueillie de la manière du monde la plus précieuse ; on la traita de « chère nièce » , et ses filles d' « aimables cousines. » Le roi leur donna à diner en particulier à Hanovre, à la maison du prince. J'eus l'honneur d'y assister, et pendant tout le repas ce ne fut que politesses de part et d'autre. On tabla longtemps; la conversation devint générale et animée, l'on y but des santés « en verres couverts » , et l'on ne se sépara que pour prendre un peu de repos, en attendant la comédie. Pendant le spectacle, force politesses; la promenade s'ensuivit, et le grand jet d'eau brilla de toute sa force ; l'on dansa dans la galerie en retour du jardin : j'eus l'honneur de danser tant des menuets que des anglaises avec les deux comtesses. Le roi se retira d'abord après le souper, ayant encore embrassé tendrement les « aimables cousines », dont il témoigna hautement être très content, bien qu'elle (Sa Majesté) penche visiblement en faveur de l'aînée , et il n'a pas tort. Mais il faut contenter votre curiosité et vous parler plus en détails sur « cette aînée. »
« Ce n'est point une beauté ; ses traits ne sont pas réguliers ; elle a même un défaut : le nez est tant soit peu grand et avance trop, par conséquent on la voit avec plus d'avantage de front que de profil ; mais en revanche elle a de
beaux yeux, le regard fin et spirituel, la bouche jolie, le sourire gracieux, la physionomie intéressante et un ensemble qui plaît. »
Après cette description, pour laquelle le noble lord avait puisé dans sa connaissance de notre langue, et qui lui valut les compliments de ses collègues , Holdernesse revient aux affaires sérieuses : « J'espère, écrit-il (1), que nous retirerons quelque profit de la visite de la duchesse de Brunswick. Son Altesse Royale a dit à Mûuchhausen que le roi de Prusse lui avait affirmé qu'il ne se laisserait jamais entraîner à attaquer les possessions du roi en Allemagne , et qu'elle avait toute raison de croire que Sa Majesté Prussienne consentirait à laisser son mari prêter ses troupes au roi. J'ai profité de l'occasion... et démontré (au roi) la difficulté pour ne pas dire l'impossibilité de mettre en pratique le projet immense (2) qui a été récemment élaboré , et la nécessité qui en résulte pour nous de cultiver les moindres bonnes dispositions de la part du roi de Prusse. Mes observations n'ont pas été mal accueillies. »
Newcastle et ses collègaes venaient d'examiner le projet d'alliance austro-saxonne dont parle Holdernesse; ils étaient fort soucieux des moyens de concilier la défense des États électoraux de leur souverain, avec l'opposition grandissante contre la guerre continentale et contre les dépenses qu'elle entraînerait; aussi reçurent-ils avec soulagement les nouvelles de Hanovre. Les propos prêtés au roi de Prusse par sa sœur la duchesse de Brunswick, paraissaient indiquer, sinon le désir d'un rapprochement réel, tout au moins des velléités d'un échange de vues, auquel il pouvait être avantageux de tendre l'oreille. La neutralité de Frédéric, si on pouvait l'obtenir, serait un expédient à la fois économique et populaire , et constituerait
(1) Holdernesse à Newcastle. « Entre nous », 9 juillet 1755.
(2) Allusion au projet d'alliance avec l'Autriche, la Hollande et la Saxe, préparé par les minisires hanovriens du roi.
NEWCASTLE ET MÛNCHHAUSEN. 203
un succès diplomatique fort utile pour le rétablissement d'un prestige très ébranlé.
Telle fut la pensée qui dicta à Newcastle une lettre au président Munchhausen , dans laquelle il proposait de suivre les pourparlers avec le roi Frédéric. « Si ce prince, écrit-il (1), pouvait être retenu, soit par la crainte, soit par un égard prétendu pour la tranquillité de l'empire, soit par une attention pour sa sœur et sa famille , ou telle autre considération que ce soit, cette disposition doit être certainement encouragée. Et si l'apparence du mariage en question peut y contribuer, c'est une raison de plus pour en entretenir l'idée. » Les avantages de la neutralité prussienne seraient considérables. « Les troupes que Sa Majesté est en droit de demander, en vertu de son traité avec la Russie (2), ne seront point requises; ... on épargnera par là la dépense énorme des troupes russiennes si elles étaient à notre solde , et on procurerait (à ce qu'il me semble) une sûreté la plus solide et la plus réelle pour les États allemands du roi. » Holdernesse partage l'avis de son chef; il préfère de beaucoup l'alliance autrichienne; mais si l'entente avec la cour de Vienne est impossible, il faut s'arranger avec la Prusse. Pour réussir avec Frédéric, il est indispensable de conserver les dehors avec l'Autriche. « Si Sa Majesté, écrit-il (3), nous croit encore en bons rapports avec nos vieux amis, elle sera obligée de se préoccuper d'avoir sur le dos à la fois les deux Impératrices et la Saxe, et sera d'autant plus disposée à être raisonnable qu'elle aura peu à espérer dans une mêlée générale. Munchhausen appuiera toute mesure qui sera de nature à faciliter son projet de mariage. Lady Yarmouth soutient, avec plus de réserve cependant, le projet des mi-
(1) Newcastle à Munchhausen, 23 juillet 1755.
(2) Newcastle escomptait les résultats du traité en cours de négociation avec la Russie, qui ne fut signé à Pétersbourg que le 30 septembre.
(3) Holdernesse à Newcastle. « Entre nous », 3 août 1755.
nistres allemands, et elle est persuadée qu'il pourra amener une réconciliation entre nous et la cour de Berlin. »
Le ministre hanovrien prépara, en effet, une note (1), que le duc de Brunswick se chargea de faire parvenir à son beau-frère, et dans laquelle la cour électorale sollicitait des explications sur l'attitude du roi de Prusse en cas de guerre, et engageait le duc et la duchesse à obtenir de ce prince une déclaration de neutralité, pour l'hypothèse d'une invasion du Hanovre par une armé.e française.
Pendant ce temps, le projet de mariage, auquel font allusion les lettres de Holdernesse, commençait à prendre forme. La beauté et les qualités d'esprit et de cœur de la princesse Anne- Amélie, firent une profonde impression sur le roi George , et l'indiquèrent à son choix comme épouse du prince de Galles, son petit-fils. Très séduit par la perspective d'une alliance aussi brillante, le duc de Brunswick se montra enclin à écouter la proposition d'un traité de subsides que les ministres anglais voulaient signer avec lui. Malheureusement, il était encore lié par les engagements contractés avec la France, d'après lesquels, moyennent une subvention payée par cette puissance, il devait tenir un corps de troupes à la disposition du roi de Prusse (2). Était-il possible de conclure un nouvel arrangement avec l'Angleterre, avant l'expiration de l'ancien avec la France? Le duc ne crut pouvoir mieux faire que de consulter sur cette question délicate son royal parent.
Peu à peu, la correspondance s'étendit bientôt de ce point spécial au sujet des rapports entre le roi George et son neveu. Ce fut par l'entremise du prince Ferdinand de Brunswick que parvint à Berlin une lettre fort embar-
(1) Celle noie est reproduite dans la correspondance de Frédéric. VoL XI, p. 247.
(2) Le duc de Brunswick s'était engagé à fournir au roi de Prusse un corps de 4,000 hommes, et recevait pour cet objet un subside annuel de 100,000 livres du gouvernement français.