CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE DUC DE BRUNSWICK
leur demandant des éclaircissements sur toutes sortes de sujets, en faisant de ma part naître des difficultés, etc. Mais, pour Dieu, ne montrez celte lettre-ci à personne; il vous importe autant qu'à moi que le secret reste entre nous deux (1). Dans le fond, je vois que le roi d'Angleterre a la peur bien chaude pour son électorat, et je commence à soupçonner qu'il n'est pas satisfait de la cour de Vienne, sans quoi il ne s'adresserait jamais à moi. »
Le même jour, Frédéric, qui ne se doutait pas que toutes ses lettres de Londres étaient interceptées par le gouvernement anglais , dévoila à ce dernier sa pensée intime dans une dépêche qu'il adressa à Michell, où il interrogeait son envoyé sur les idées des régents et des ministres anglais à son égard, et sur les intentions qu'on lui supposait en cas de conflit européen.
A la réception du courrier de Berlin, le duc de Brunswick laisse éclater sa joie : « C'est avec extase que j'ai lu vos lettres... Que ne puis-je y joindre les images sincères de la reconnaissance, de la vénération, du dévouement, enfin du cœur entier qui est, et qui sera pendant qu'il existe, pénétré des grâces de Votre Majesté, si éminentes et infinies envers moi et ma maison! »
Après cet exorde dont le lyrisme dut faire sourire son sceptique correspondant, le duc explique que le départ de lord Holdernesse a empêché la remise du billet ostensible du roi de Prusse. Sur l'autorisation de Frédéric, il envoie la pièce au ministre , et reçoit de celui-ci une réponse qu'il expédie à Berlin. Ce document, en date du
(1) La presse de Hollande et de Londres avait déjà fait mention des pourparlers engagés au commencement d'août. Le 12 du mois, M. de Hellen, chargé d'affaires prussien à la Haye, écrivait à son collègue Michell : « Il y a des nouvellistes qui parlent d'une neutralité que le roi notre maître aurait conclue avec Sa Majesté Britannique moyennant quelques milliers de guinées; cela se fonde sur vos gazettes, qui ne sont pas toujours des Évangiles ». — Hellen à Michell, 12 août 1755. Confidential Misccllaneous. R&cord Office.
21 août (1), débute, contrairement au style habituel de l'auteur, par un compliment : « La pièce communiquée sent partout la capacité supérieure de la main d'où elle est partie; mais le roi (George) a d'abord remarqué que le jugement qu'on porte sur les affaires d'Amérique provient d'un défaut d'informations qui influe sur le reste. Sa Majesté ne s'en étonne pas, parce que le roi de Prusse n'a jusqu'ici entendu qu'une des parties. » Holdernessejustifie en quelques mots la conduite de sa cour, et promet de préparer pour Frédéric, aussitôt après son retour à Londres, un exposé complet des prétentions britanniques. « En attendant ces détails, le roi serait bien aise de savoir ce que Sa Majesté peut attendre de Sa Majesté Prussienne en cas que, contre toute justice, la France entreprit quelque chose contre les États allemands du roi , en conséquence de démêlés purement anglais. »
Frédéric se garde bien de répondre de suite à cette question indiscrète, et s'excuse de ce retard (2) en alléguant ses occupations « au camp où il se trouve actuellement, pour faire faire des manœuvres à quelques-unes de ses troupes » ; mais, après quelques jours de réflexion, il cherche à renouer les pourparlers, qu'allait interrompre le retour du roi George en Angleterre, et écrit au duc de Brunswick (3) : « J'ai songé que mon traité d'alliance fait avec la France finira au printemps de l'année qui vient, ce qui me laisse la liberté d'agir alors conformément à mes intérêts et à ma convenance. Quoique je ne prendrais aucun autre engagement avant que le terme dans ce traité soit expiré, je ne désavouerai cependant point Votre Altesse, si elle veut en attendant donner à entendre au ministre anglais avec lequel elle est en correspondance là-dessus, mais toujours comme d'elle-même et sans que je sois mêlé encore, que
(1) Correspondance de Frédéric, vol. XI, p. 272.
(2) Frédéric au duc de Brunswick, 25 août 1755.
(3) Frédéric au duc de Brunswick, 1*' septembre 1755.