‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 97 sur 249 · SILENCE DU GOUVERNEMENT ANGLAIS · texte numérisé non relu

SILENCE DU GOUVERNEMENT ANGLAIS

et passait sous les yeux du roi George et de ses ministres. « Le roi m'a parlé, écrit Newcastle (1) , de la lettre interceptée du roi de Prusse et dont le contenu lui a fait plaisir. Mes propositions de neutralité, a dit Sa Majesté, que je lui ai transmises par le duc de Wolfenbuttel (2), arriveront à point. »

Malgré les bonnes dispositions du roi George et de son premier ministre, le gouvernement anglais fut trop absorbé par les soucis que lui préparaient les débats du Parlement pour suivre de près la négociation pendante : il laissa écouler plus d'un mois avant de répondre à la dernière lettre de Berlin.

Frédéric ne s'explique pas ce silence , dont il ne comprend pas les raisons. Préoccupé des desseins de la Russie, édifié sur les sentiments personnels d'Elisabeth, informé de la signature du traité si longtemps en suspens, il voit dans l'entente avec le roi d'Angleterre, devenu l'allié intime de la cour de Pétersbourg, le moyen d'éviter un conflit avec la puissance du Nord , peut-être même de détacher cette dernière du giron de la cour de Vienne. Par contre, il est fixé sur le vide des instructions préparées pour le duc de Nivernais, et ne croit au gouvernement français ni le pouvoir ni la volonté de l'assister dans une lutte contre les deux impératrices. Aussi penche-t-il de plus en plus pour un arrangement qui, en assurant la tranquillité sur les frontières russes, lui laissera sa liberté d'action contre l'Autriche.

A deux reprises, le roi de Prusse demande à son beaufrère (3) s'il n'a pas reçu d'avis de Londres; il insiste sur

des ambassadeurs d'Espagne et d'Autriche , et deux ou trois billets du duc de Mirepoix.

(1) Newcastle à Ilardwicke, 12 octobre 1755.

(2) Autre titre porté par le duc de Brunswick.

(3) Frédéric au duc de Brunswick, 24 novembre 1755. Correspondance de Frédéric, vol. XI, p. 397.

l'intérêt de connaître la réplique anglaise avant l'arrivée de l'ambassadeur français, dont on lui annonce le départ prochain. D'autre part, il interroge Michell sur la teneur et la portée delà convention anglo-russe du 30 septembre.

Enfin, le cabinet de Saint-James se décida à renouer la conversation. Holdernesse (1) adressa, le 21 novembre, au duc de Brunswick une lettre , dont le contenu n'était pas de nature à dissiper les doutes que Frédéric avait conçus sur la sincérité de la cour britannique. L'Anglais paraphrasait les déclarations faites au Parlement, assurait Son Altesse Sérénissime que le traité de Pétersbourg était purement défensif , que les troupes à la solde de l'Angleterre ne se mettraient en mouvement que dans le cas où quelque puissance viendrait à attaquer les royaumes ou États du roi George. « Il aurait été à souhaiter, ajoutait-il en conclusion , que le roi de Prusse eût bien voulu s'expliquer un peu plus clairement par rapport à l'envoi d'un ministre anglais à sa cour. »

Frédéric , peu satisfait de cette communication énigmatique, et peu enclin à un acte qui le compromettrait aux yeux de la France, reprend son attitude réservée. « Il faut, écrit-il (2), ne pas témoigner le moindre empressement, et voir si cela éveillera ces gens d'outre -mer... S'ils ont l'intention de nous tromper, ce que je soupçonne fort, ils en seront pour leur courte honte. Mon oncle s'enorgueillit facilement, tout lui prospère; cela suffit pour lui faire mépriser le reste de la terre. Mais ayons patience et attendons. »

Le même jour (2 décembre 1755), le roi de Prusse donne l'ordre à Knyphausen (3) de protester auprès du cabinet

(1) Holdernesse au duc de Brunswick, 21 novembre 1755. Correspondance de Frédéric vol. XI, p. 413.

(2j Frédéric au duc de Brunswick, 2 décembre 1755. Correspondance de Frédéric , vol. XI, p. 413.

(3) Frédéric à Knyphausen, 2 décembre 1755. Correspondance de Frédéric, vol. XI, p. 409. Dépêche déjà citée.

COMMUNICATION DE MICHELL. 217

français « contre les insinuations malignes de ses ennemis , et d'affirmer qu'il n'avait pris aucun engagement avec la cour de Londres ».

Ce langage, on Fa vu plus haut, produisit un excellent effet sur Louis XV et sur ses conseillers, qui commençaient à s'émouvoir des bruits répandus sur la négociation en cours; véridiques, si Ton se contente de les prendre à la lettre le 2 décembre, ils ne l'auraient pas été trois jours plus tard. Le 5 décembre, en effet, un rapport reçu de Michell modifia complètement les vues de Frédéric. Le chargé d'affaires de Prusse , devinant les desseins de son maître et interprétant ses intentions, d'après l'esprit plutôt que d'après le texte des dépêches qu'il recevait de Berlin, avait fait auprès des ministres anglais une démarche significative.

« Michell, écrit Holdernesse (1) à Nevi^castle, est allé, ce matin 21 novembre, chez M. Fox (2), et, entre autres choses, il lui a demandé de lui communiquer une copie du traité russe quand ce document sera soumis au Parlement; cette communication serait le préliminaire et une mesure décisive pour une meilleure entente avec le roi son maître. Fox m'a envoyé Michell, et je viens vous demander si vous croyez désirable de donner satisfaction à sa requête. »

L'assentiment de Newcastle ne se fit pas attendre. Le 25 novembre, Holdernesse appela Michell (3), lui remit une copie du traité anglo-russe, y compris quelques articles secrets , lui annonça que l'Angleterre était disposée , non seulement à renouveler les actes de garantie antérieurs, « mais encore à s'unir étroitement » avec la Prusse; que

(1) Holdernesse à Newcastle, 21 novembre 1755. Newcastle Papers.

(2) Fox avait remplacé en octobre Robinson, comme secrétaire d'Etat aux Aftaires Étrangères, département du Sud.

(3) Michell à Frédéric, 28 novembre 1755. Correspondance de Frédéric, vol. XI, p. 418.

cette puissance était maltresse de conserver la paix dans le nord comme l'Espagne l'était dans le sud; que, pour engager le roi à entrer dans les vues de l'Angleterre, « on apporterait à Londres toutes les facilités du monde pour terminer à l'amiable, et sur un pied raisonnable, les différends qui existaient entre les deux cours, au sujet de l'affaire des bâtiments capturés durant la dernière guerre. »

Michell rendit compte de cette importante conversation , et ajouta que ces assertions lui avaient été confirmées par le duc de Newcastle , et qu'il croyait à leur entière sincérité. A sa dépêche était jointe une copie du traité de Pétersbourg.

La garantie de la, possession de la Silésie, la sécurité du côté de la Russie, le règlement des litiges pendants étaient des avantages positifs auxquels on pouvait bien sacrifier l'amitié de la France. Aussi, Frédéric n'hésita pas; et avec cette décision qui corrigeait la vivacité de ses conceptions et la mobilité de ses impressions, il transmit à Michell (1) l'acceptation des propositions anglaises.

« Vous direz aux ministres anglais, écrit-il à Londres, qu'étant dans l'intention de contribuer de tout mon pouvoir au maintien de la paix de l'Europe, je ne trouvais rien de plus raisonnable que de commencer par affermir la tranquilhté de l'Allemagne. Après quoi, vous leur direz mot pour mot ce qui suit , sans y altérer une parole : Que je croyais que la chose pourrait se faire en concluant, entre le roi d'Angleterre et moi, un traité de neutralité pour l'Allemagne , pour le temps des démêlés qui subsistent actuellement en Europe , sans y nommer les Français ni les Russes pour éviter de choquer personne , et pour me laisser par ces ménagements en situation de travailler plus ef-

(1) Frédéric à Michell, 7 décembre 1755. Correspondance de Frédéric, vol. XI, p. 418.

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