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Nouvelle actrice de la Comédic-Fraoça

le distraient et l'amusent. Un chanteur, une danseuse sont alors des personnages essentiels, et la distinction que Ton établit dans les récompenses des deux espèces de citoyens esl proportionnée à l'idée qu'on en a. L'ofîicier estropié arrache avec peine, et après beaucoup de sollicitations et de courbettes, une pension modique ; elle est assignée sur le trésor royal, espèce de crible sous lequel il faut tendre longtemps la main avant de recueillir quelque goutte d'eau. L'acteur est traité plus magnifiquement ; il est accolé à une sangsue publique, animal nécessaire, qu'on fait ainsi dégorger en notre faveur de la substance la plus pure dont il se repaît. C'est à pareil titre, sans doute, monseigneur, c'est à la profondeur de votre politique que je dois attribuer le prix flatteur dont vous honorez mon faible talent. Vous m'accordez, dit-on, une croupe : ce mot m'effraierait de toute autre part, mais c'est une croupe d'or. Vous me faites chevaucher derrière Plutus. Je ne doute pas que, dressé par vous, il n'ait les allures douces et engageantes. Je m'y commets sous vos auspices, et cours avec lui les grandes aventures. Puissiez-vous, en revanche, monseigneur, ne jamais trouver de croupe rebelle t puissent toutes celles que vous voudrez caresser s'abaisser $ous votre main chatouilleuse ! puisse la plus orgueilleuse se laisser dompter par vous et recevoir Votre Grandeur avec ce frémissement délicieux, présage du plus heureux voyage, toutes les fois que vous galoperez dans les champs fortunés d'Idalie t

» Je suis, avec un profond respect,

> Monseigneur, etc. »

L'abbé Terray lui répondit :

» On vous a mal informée, mademoiselle, vous n'avez point de croupe dans le nouveau bail; ainsi vous ne che-

vaucherez derrière aucun fermier général ; mais il vous est très-permis d'en faire chevaucher quelqu'un devant ou derrière vous. Cet accouplement ne vous sera pas moins utile ; il est même plus commode en ce que, pour la mise, il n'exige qu'un très-petit fonds d'avance.

» Je suiâ, mademoiselle, tout à vous, etc. >

Mademoiselle Raucourt faisait de la débauche sapphique plus publiquement encore que mademoiselle Sophie Arnould. Elle avait fondé un ordre de Vesta, dont elle était grande prétresse. Cet ordre, composé de femmes, jurait, dans une cérémonie, une haine étemelle aux hommes. Il est vrai que le serment n'était pas toujours fidèlement tenu même par la grande prêtresse, témoin ce nouveau paragraphe des Mémoires de Bachaumont :

« i5 octobre i774. — La querelle survenue entre mademoiselle Amould et mademoiselle Raucourt a dégénéré en une guerre ouverte. Le sieur Bellanger, dessinateur des Menus et amant de la première, a pris fait et cause pour elle contre le marquis de ViUette, chevalier de la seconde, et les proposent été si vifs de la part du premier, que cehii-cî a voulu en venir aux voies de fait, et écraser le polisson qui osait lui tenir tête. Cette scène s'étant passée en présence de beaucoup de témoins, Bellanger, craignant le ressentiment du marquis, a porté plainte contre lui au criminel. Cependant, des médiateurs se sont interposés entre eux, et, par on arrangement bien ridicule, on est convenu que les deux rivaux se présenteraient l'un contre l'autre l'épée à la main, et qu'on les séparerait : ce qui a été fait. •

Mademoiselle Raucourt vivait publiquement avec ma-

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«dame P***. Madame P*** avait d'un premier mariage un âls (jui appelait mademoiselle Raucourt papa.

Mademoiselle la Guerre, dont il est question dans It chanson que nous avons citée, était, elle, plus franche du collier ; c'était une figure ronde et vermeille comme une rose, avec laquelle, ou pour laquelle, l'un et l'autre peuvent ou peut se dire, comme l'établissait Malherbe mourant, M. le duc de Bouillon avait mangé huit cent mille francs en trois mois.

Mademoiselle Duthé avait aussi grande réjmtation vers l'an de grâce 1774. Aucun signalement sur elle ne sera probablement plus exact que celui que nous trouvons dans les CurioB&és de la foire Saint^Germain.

« N» 6. Machine. — Un très-bel automate curieux, che la demoiselle Duthé. Il représente une belle créature qu. fait tous les actes physiques, mange, boit, danse, chante et agit cooHne une personne naturelle, comme un corps animé doué d'une intelligence. Il dépouille un étranger proprement. On serait flatté de le faire parler; les connaisseurs y ont renoncé, les amateurs aiment mieux le faire mou>^ir« »

M. de Durfort, comme on Fa vu par la chanson, était l'amateur qui, provisoirement, avait le droit de faire mou^ voir la machine n^ d.

Mademoiselle Duthé avait été simple espalier d'Opéra^ sous le nom de Rosalie ; elle dut sa fortune à la chance qu'elle avait eue d'avoir été choisie par M. le duc d'Orléans pour donner des leçons de mariage à son fils le duc de Chartres, le Philippe-Égalité de la Révolution«M. le duc <i'Orléans, satisfait de la façon dont elle avait accompli

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SCS fonctions d'instructeur conjugal, lui donna une centaine de mille livres, et la mit à la mode par quelques éloges mérités. Alors, M. le comte d'Artois avait pris du goût pour elle; ce qui Ht dire qu'ayant eu une indigestion de biscuit de Savoie S il était venu prendre Duthé à Paris. B'ùtant crue sans doute princesse du sang, à la suite des doux alliances morganatiques qu'elle venait do falro, lu Oultié s'était présentée au dernier Longchamp, avec un carrosse de six chevaux; mais le public avait été tellement révolté de cette impudence, que non-seulement il avait hué la courtisane, mais encore qu'il avait empêché le carrosse de prendre la file.

Quant à la Prairie, c'était, dit la chronique scandaleuse du temps, une personne aussi verte et aussi marécageuse que pouvait l'indiquer son nom. Elle était à M. le prince * do Soubiso, qui, l'occupant très-peu, lui laissait le temps de ftire quelques affaires avec l'abbé Terray et autres.

1/uno dos plus connues de ces dames allait être momonlanément séquestrée de la société et donner au roi hoxxh XVI l'occasion de rendre un jugement digne de Salomon.

(Tétait mademoiselle Granville.

Mademoiselle Granville était entretenue par M. Chailk» de Joinville, et entretenait à son tour un militaire dont le maître des requêtes avait plus d'une (dis réclamé le sacrifice. Mademoiselle Granville Favait toi](|oiirs promis ; mais, en cachette, elle recevait Tamant préféré. Un jour, M« Chailloa de JoinviUe» préveou par ses agents, arrive à une heure inaccoiitiuiiée, ei attrpraid la nymphe avec son auiauL OuxHci alors» au lieu de s'effrayer de celle

rè$k' «l« ^\a.<>« SH^U en lSOà«

prise, réunissent leurs efforts, s'emparent du robin, le poussent dans un cabinet, et, à travers les vitres de ce cabinet, lui laissent la faculté de leur voir reprendre la btôogne où elle avait été interrompue. Puis, comme dit Molière, c Taffaîre poussée aussi avant que possible, > on lâche le pauvre maître des requêtes, et on le met à la porte, en l'invitant à être moins indiscret une autre fois»

Cependant, au bout de quelques jours, voyant se tarir les eaux de ce beau fleuve auquel elle est accoutumée de boire et qu'on appelle le Pactole, la courtisane fait de sages réflexions, va chez l'amant en titre, convient avoir tort, se jette à ses genoux et lui demande pardon. Ce n'est point de son propre mouvement qu'elle a fait une pareille injure à un homme si respectable; elle craignait qu'un militaire violent, comme elle savait être celui qui se trouvait chez elle , ne se portât à quelque méchante action contre un rival sans arme et sans défense. Cela n'arrivera plus. Elle est éclairée sur les mérites du conseiller, et sur les démérites du soldat. Ses bras sont ouverts au conseiller; sa porte est fermée au soldat.

La chose tombait à merveille; le maître des requêtes avait depuis longtemps médité une vengeance, et, convaincu qu'au milieu de ses protestations, la belle Granville le trompait encore, il résolut de mettre sa vengeance à exécution. C'était un homme fort lettré que maître Chaillon de Joinville, et il avait lu quelque part qu'un robin comme lui, maître Féron, avait, quelque trois cent vingt ans auparavant, puni cruellement François V^ d'une i

injure pareille à la sienne. Il alla à la même source que l

l'avocat Féron se pourvoir de la même marchandise, et j

s'apprêta à en. céder tout ou partie à mademoiselle Gran- r

ville.

Malheureusement pour le pauvre maître des requêtes ,

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la belle impure fut prévenue à temps^ et, lorsqu'il se présenta chez elle pour mettre sa vengeance à exécution, elle le reçut en lui racontant son projet dans tous les détails, et en le prévenant que Paris tout entier savait déjà qud abominable homme it était.

Mais mademoiselle Granville, quoiqu'elle les eût pratiqués, ne connaissait pas encore les gens de robe. Le conseiller, furieux, se rend chez le lieutenant de police, dénonce la demoiselle comme lui ayant donné ce que luimême comptait lui offrir, et réclame vingt mille francs de billets qu'il a , un mois auparavant, signés à la coor* tisane.

Le magistrat n'ose prendre sur lui de juger un pareil délit. Il en réfère au roi, lequel déclare les billets bien acquis, mais fait enfermer à Sainte-Pélagie la demoiselle Granville.

Les autres courtisanes en renom étaient :

Mademoiselle Dubois de la Comédie-Française, qin, au 12 septembre 1775, comptait, tant elle tenait ses livres avec régularité , seize mille cinq cent vingt-sept amants ^ ; Fanny, Hocquart, Urbain, Felme, Fanfan, Renard, Jufie, Lolotte, de Quincy, Lilia et Miré, charmante chanteuse, qui avait tant fait chanter son dernier amant , qu'il en était mort, et qu'on avait écrit sur son tombeau en phrase musicale : Mi-ré-la-mùla.

Tout cela détruisait la société à l'envi, comme les vers détruisent la carène d'un bâtiment, mordant, rongeant, perçant, jusqu'à ce qu'ils aient fait chacun son trou, et que le bâtiment, prenant l'eau, sombre et s'engloutisse.

Au reste, la dissolution de la royauté, des princes, des

\. V Espion anglais, édition de Léopold ColliD, 4809^ t. i^, p. 164.

nobles, du clergé et de la robe, était descendue aux basses classes; elles avaient, elles aussi, dans le Palais-Royal leurs petits appartements; elles lisaient le Sottisier, recueil de sales chansons du xvm® siècle; elles achetaient les brochures des somma leurs écrivains, dont le métier consistait à rançonner les grands sous peine de divulguer leur conduite; enfm, elles feuilletaient les livres obscènes, «t leur nombre était grand, étalés chez les bouquinistes.

En effet, de 1760 à 1774, seulement, avaient paru Saturnin ou le Portier des Chartreux , sans nom d'auteur, publié en 1760;

UArétin moderne, par Tabbé Dulaurens, qui, tout en publiant l'Arétin moderne, en 1763, sous la rubrique de Rome, travaillait déjà au Compère Mathieu ;

Félicia ou Mes Fredaines, publié vers 1770, par le chevalier de Nerciaty sous la rubrique d'Amsterdam;

Venus en rut ou la Vie d'une célèbre libertine , publié en 1771.

r Académie des Dames, imitation de VAlotsia, de Meursius, trois réimpressions;

Le Sofa, de Crébillon fils;

Les Bijoux indiscrets et la Religieuse, de Diderot.

Disons, à notre gloire, que, depuis le commencement du siècle, pas un livre pareil à ces livres n'a été publié.

Mais alors on les publiait, mais alors le peuple les lisait, et le peuple, copiste des grands, en attendant qu'il fût leur ennemi, faisait parade de débauche, d'athéisme e^ d'incrédulité, riait de tout, des choses saintes, du patro* nage des nobles, débitait de gros lazzi sur les monastères et les couvents, poursuivait de ses railleries un ecclésiastique qui passait dans la rue, fréquentait peu les églises, mais fort les maisons de jeu, les restaurateurs, les guinguettes et les billards; enfin, commençait à débaptiser ses

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enfants de noms de saints, pour leur donner les nome des héros de la Grèce et de Rome.

En outre, on venait d'établir pour lui la loterie et le mont-de-piété, ces deux abîmes ou plutôt ces deux égouts dans lesquels peuvent s*engloutir à la fois l'argent et la moralité d'un peuple.

Nous venons de voir ce que le roi, les princes , les nobles, le clergé et les magistrats avaient fait des mœurs. ]!^ous allons voir ce que les philosophes avaient fait de la religion.

Les philosophes.

Vers le milieu du siècle, trois hommes s'étaient rencontrés, trois hommes pénétrés d'une profonde haine contre le christianisme.

Ces trois hommes étaient Voltaire, d'Alembert et Diderot.

Voltaire haïssait la religion, parce qu'il haïssait tout ce qui était pur, jalousait tout ce qui était grand. Pourquoi eût-il respecté le Christ des Juifs ? il avait bien souillé Jeanne Darc, le Christ de la France.

D'Alembert haïssait la religion, parce que, fils d'une chanoinesse et d'un abbé, il avait poussé, pauvre enfant perdu, ses premiers vagissements sur les marches d'une église; et, parce que l'église avait été inhospitalière, que la chanoinesse et l'abbé avaient été coupables, il avait rendu la religion responsable du crime de sa naissance et de son abandon.

Diderot haïssait la religion, parce qu'il avait été fou de sa nature, et que, dans son enthousiasme pour le chaos de ses propres idées, il aimait mieux se forger à lui-même des mystères que d'adopter ceux de TÉvangile.

Au reste, les jours de destruction étaient venus. Quand le destin veut brûler le temple de Diane, il fait naître Érostrate.

Diderot est alternativement athée, matérialiste, déiste,^ sceptique, mais toujours impie.

Nous exceptons cependant ses premières publications. Il débute dans le monde philosophique par son Essai sur le mérite de la vertu.

Dans ce livre, il est non-seulement déiste, mais encore religieux; pardonnons-lui, il n'a que trente ans.

« Il n'y a pas de vertu sans religion, dit-il ; l'athéisme laisse la probité sans appui et pousse indirectement à la dépravation. »

Un an après, paraissaient les Pensées philosophiques. Il y a déjà progrès; quoique le vieil homme paraisse encore,. Le chrétien n'a pas encore fait peau de philosophe.

• Il y a trois sortes d'athées, dit-il : les vrais, les sceptiques et ceux qui voudraient qu'il n'y eût pas de Dieu, qui font semblant d'en être persuadés, et qui vivent comme s'ils l'étaient. Ceux-là, ce sont les fanfarons du parti. Je déteste ceux-là, parce qu'ils sont faux. Quant aux vrais athées, je les plains, toute consolation est morte pour eux... Restent les sceptiques ; je prie Dieu peureux, car ils manquent de lumières. »

Mais bientôt il publie sa Lettre sur les aveugles, à l'usage a. ceux qui voient.

Là, son héros est un aveugle-né, qui, à son lit de mort, pressé, par le ministre qui l'assiste, de reconnaître ua Dieu créateur, s'y refuse, donnant pour raison qu'il n'a.

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jamais rien va de ce qu'on veut lui faire admirer dans la nature.

Pour ce livre, Diderot est envoyé à Vincennes, où il reste trois mois.

C'est pendant ces trois mois de captivité qu'il rêve VEn-q^clopédie, dont, à sa sortie, il parlera à d*Aiembert

D'Aiembert accepte. On jette sur le papier le plan du grand œuvre, et, presque aussitôt ce plan arrêté, Diderot publie le Prospectus et le Système des connaissances humaines.

En 1760, Diderot est complètement converti. Il écrit à son frère et l'invite à abdiquer un système atroce.

Ce système atroce, c'est le christianisme.

Attendez, le voilà lancé. Dans la Vie de Sénèque, il va publier t qu'entre lui et son chien, il n'y a que la différence de l'habit. »

Le voilà qui ne croit pas à l'àme.

Voici venir maintenant les Principes pMlosophîques sur la matière et le mouvement,

c Le mouvement, dit Diderot en débutant, est inhérent à la matière. >

Il n'y a pas besoin d'aller plus loin : Diderot ne croit pas en Dieu.

Maintenant quil poursuit le christianisme, maintenant qu'il ne croit plus à Tàme, maintenant qu'il ne croit plus en Dieu, il va attaquer la société, qui croit encore à tout cela.

Lisez le Supplément au Voyage de Bougainville, ou Dialogue entre A et B sur l'inconvénient d'attacher des idées morales à des actions qui n'en comportent pas.

L'auteur suit Bougainville à Otahiti, et il est au comble de la joie; il a enfin trouvé un pays dont les mœurs sont dans la nature. En effet, la retenue et la pudeur, chimère ;

la fHêlité conjugale, entêtement et srapi^ce; dans uiw société bien organisée, c'est-à-dire naturelle, les femmes/ comme dans la République de Platon, sont libres, et toutes les législations qui ont ordonné la monogamie ont violenté et outragé la nature.

Soit, ceci est la divagation du rêveur; mais voilà qui est plus grave.

Écoutez les Entretiens éTun père avec ses enfants, ou Danger de se mettre au-dessus des lois.

Certes, ce titre a été mis là pour faire passer le Mvre, pour escamoter le privilège du roi à qudque censeur endormi.

Lisons : Il n'y A point de lois pour le sage. Toutes é!ant sv jettes à des exceptions, e^est à lui quHl appartient de juger des cas oii il faut s'y soumettre ou s'en affranchir.

Il y a, dans ces conditions-7là, cinq cents sages en France que Ton envoie tous les ans au bagne.

Puis il publie les Bijoux indiscrets, Jacques le Fataliste et la Religieuse.

Prenez l'édition de Naigeon, et vous y lirez des passages que nous n'osons transcrire ici ; un endroit où Diderot parle tour à tour latin, anglais et italien, parce que lui, le cynique par excellence, n'ose parler français.

Enfin vient le fameux dithyrambe intitulé : les Élenthénh mânes ou les Furieux de la liberté, où se trouvent ces deux fameux vers :

Et ses mains ourdissaient les entrailles d'un prêtre, A défaut de cordoD pour étrangler les rois.

Que Ton parle maintenant de la compression de la pensée sous le règne de Louis XV !

D'Alembert n'a pas cette verve; d'Alembert n'a pas

cet emportement : il procède avec le calme de la vraia philosophie ; c'est presque. toujours le mineur obstiné, silencieux et souterrain, dont chaque coup de pioche résonne sourdement, ébranlant rédifice qu'il veut renverser. D'AIembert est froid, prudent, astucieux, se cache presque toujours, et, lorsqu'il se montre, ne se montre que juste ce qu'il faut pour être aperçu. Il dissimule par instkict^ la guerre qu'il fait n'est pas celle d'un chef de parti, il laisse le commandement à Voltaire. Non, c'est la guerre d'un capitaine de tirailleurs qui rit derrière un buisson, qui s'applaudit à l'abri d'un rocher, de voir tomber l'ennemi sur lequel il tire à couvert. Toujours sur ses gardes^ il prévient la réplique qui pourrait le compromettre, la riposte qui le pourrait atteindre. Il marche d'habitude enveloppé de nuages, comme ces combattants d'Homère que quelque dieu ami voudrait soustraire au danger. L'hommage d'une coterie lui suffit; quarante mains, qui applaudissent à un discours prononcé par lui, lui font un jour de triomphe. C'est le recruteur de l'impiété; il racole, il forme, il initie les adeptes secondaires, dirige les missions, entretient les petites correspondances. Ainsi, pauvre écrivain, maigre, précieux, entortillé, bas, ignoble, c'est un prosateur de troisième classe, mais un mathématicien de premier ordm.

Aussi, voyez comme cette prudence philosophique se fait jour, même avec ses meilleurs amis, je dirais presque sescomplices I voyez comme il a peu besoin d'être convaincu, et combien le compas algébrique lui semble peu nécessaire à la mesure exacte de la pensée!

Voltaire, qui, en prêchant l'impiété, se débat éternellement dans le doute. Voltaire lui écrit, à lui et à Frédéric ;

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t Tout ce qui nous environne est l'empire du daute, et le dmte est un état désagréable,

» Ya-l-il un Dieu tel qu'on le dit, une àme tellequ'on Timagine, des relations telles qu'on les établit ? Y a-t-il quelque chose h espérer après le moment de la vie ? Gélimer, dépouillé de ses États, avait-il raison de se meltre à rire quand on le présenta devant Justinien ? Et Gaton avait-il raison de se tuer de peur de voir César ? La gloire n'estelle qu'une illusion ? Faut-il que Mustapha faisant toutes les sottises possibles. Ignorant, orgueilleux et battu, soit plus heureux s'il digère qu'un philosophe qui ne digère pas? Tous les êtres sont-ils égaux devant le grand Être qui anime la nature? En ce cas, l'âme de Ravaillac seraitelle égale à celle de Henri IV, ou ni l'un ni l'autre n'auraitil d'âme? Que le philosophe débrouille tout cela; pour moi, je n'y entends rien. »

« Je vous avoue, répond d'Alembert, que, sur l'existence de Dieu, l'auteur du Système de la nature me parait trop^ ferme et trop dogmatique, et que je ne vois en cette matière que le scepticisme de raisonnable. Qu'en savons-nous f est pour moi la réponse à toutes les questions métaphysiques ; et la réflexion qu'il faut y joindre, c'est, puisque nous n'en savons rien, qu'il ne nous importe pas d'en savoir davantage. »

Puis, plus loin :

« Le non est métaphysique, ajoute d'Alembert, et ne me paraît pas beaucoup plus sage que le oui ; cela n'est pas clair est la seule réponse raisonnable presque à tout. »

Aux apôtres de la destruction, on pardonnerait peutêtre s'ils étaient convaincus; mais, vous le voyez, ils ne lo sont pas.

-^H LOUIS XY BT SA GOUA

Aussi d'Alembert reproche-t-il toujours à Timpatient Voltaire, qui alors a soixante-huit ans, vingt-trois ans de plus que lui, d'être impatient, d'aUor trop vite, de se compromettre enfin.

« Si le genre humain s'éclaire, lui écrit-il, c'est parce <ïu'oû réclaire peu à peu. »

C'est cette maxime qui fait adopter à d'Alembert le plan de Y Encyclopédie.

En effet, les premiers volumes de l'immense collectîon devaient être rédigés avec prudence, pour ne pas effrayer le clergé ; et cependant, malgré cela, un arrêt du consdl du roi, rendu le 7 février 17ÎJ2, supprime les deux premiers volumes, et l'impression des autres est suspendue pendant dix-huit mois. Mais d'Alembert, Diderot et Voltaire, oi>tiennent de continuer, et continuent. Cinq nouveaux volumes paraissent. Les gens religieux sonnent l'alarme et crient à l'impiété, et un arrêt du conseil du roi du 3 mars 1759 révoque le privilège. D'Alembert craint de se compromettre, et, fidèle à son caractère, il se retire. Diderot insiste, persévère, sollicite, intéresse à ses vues le directeur de la librairie en faisant valoir les avantages que le .commerce retirera d'une pareille entreprise, et M. le duc de Choiseul, qui nous a ligués avec l'Autriche, qui a supprime les jésuites, qui a son œuvre enfin à compléter, M. de Choiseul décide non-seulement que la publication de Y Encyclopédie continuera, mais encore qu'elle ne sera soumise à aucune censure.

C'est avec cette autorisation que passent ces maximes, presque toutes sorties de la plume de d'Alembert :

« Il n'y a aucun être dans la nature qu'on puisse appe-

1er premier ou dernier. Il y a une machine infinie et en tous sens. » (Art. Encyclodédh).

« Qu'importe que la matière pense ou non ? Qu'est-ce que cela fait à la justice ou à rinjustice,à l'immortalité et à toutes les vériiés du système^ soit politique, soit religieux? (Art. Locke.)

« Le vivant et ranimé n'est qu'une propriété physique de la matière. La seule différence qu'il y aurait entre certains végétaux et des animaux tels que nous, c'est qu'ils dorment et que nous veillons, que nous sommes des animaux qui sentent et «ixdes animaux qui ne sentent pas.» (Art. Animal.)

Aussi Voltaire écrit-il à d'Alembert :

« Pendant la guerre des parlements et des évoques, les philosophes auront beau jeu. Vous aurez le loisir de faire entendre des vérités que l'on aurait pas osé dire il y a vingt ans. » (Lettre à d'Alemberly 13 novembre 1756.)

Et d'Alembert, comme on voit, fidèle à l'invitation du maître, entasse, dans YEncydopédie, vérUé$ sur vériiés^ de sorte que tout prospère, et que, le 4 mai 1762, d'Alembert peut écrire à Voltaire :

c Pour moi, je vois tout en ce moment couleur de rose; je vois la tolérance rappeler les protestants, rétablir les prêtres mariés, la confession abolie, et le fanatisme écrasé sans que l'on s'en aperçoive. »

Venons-en donc à ce maître qui professe et agit à la lois, qui est tout ensemble la tête qui conspire et le bras qui frappe; astre fatal autour duquel tout n'est que satellites, et qui entraîne tout un monde dans un tourbillon d'athéisme et d'impiété I

Voltaire, lui, est bien autrement persévérant que Diderot, bien autrement hardi que d*Alembert. Hardi jusqu'à Fimpudencç, il brave, affermit, invente, contrefaii. les Écritures, fausse les Pères, appelle également le oui le non, et le non le oui, frappe partout, devant lui, derrière lui, à droite, à gauche. Qu'importe qui il blesse, pourvu qu'il blesse ! Un de ces traits perdus frappera bien toujours la royauté ou la religion. Bouillant, colère, impétueux, il ne dissimule que malgré lui et'en chef forcé de masquer ses batteries. Certes, il aimerait, comme il le dit luimême, faire à la religion une guerre ouverte, et mourir sur un tas de chrétiens immolés à ses pieds. {Lettre à d*Alembert^ du 20 avril 176i.) Mais il comprend qu'il faut frapper et cacher la main {Lettre à d'Alemhert, mai 17G1), agir enfin en conjurés et non en zélés.

Mais, comme cette dissimulation lui coûte, à cet Agamemnon des armées sceptiques t C'est que, tout à l'opposé de d'Alembert, à qui quarante mains qui applaudissent suffisent, à lui. Voltaire, il lui faut toutes les trompettes de la Renommée, de Paris à Berlin, de Ferney à Stockholm, de Genève à Saint-Pétersbourg.

— Cet homme a pour un million de gloire, disait d'Alembert impatienté, et il en veut encore pour un sou.

Voltaire nait en 1698, et méùrten 1778. Il domine tout un siècle ; Satan lui fait la vie longue, car son œuvre est immense.

Aussi, il s'applique à son œuvre dès sa jeunesse.

— Malheureux ! tu seras le porte-étendard de l impiété f disait le jésuite Leray à Voltaire, encore simple étudia.) i au collège Louis-le-Grand.

En effet. Voltaire grandit au milieu de la société païenno duxvH* siècle et de la société athée du xvin». Il est releva de Chaulieu, le commensal de l'hôtel de Vendôme. Sa

querelle avec M. de Boban le força de chercher un asile en Angleterre, et ce fut là, nous dit Condorcel, que Voltaire jura de consacrer sa vie à renverser la religion. Il a tenu parole.

L'aveu est naïf et étonne môme dans notre époque. Lisez la Vie de Voltaire (édition de Kehl).

— Vous aurez beau faire, lui dit un jour le lieutenant de police Hérault, qui lui reproche son impiété, vous ne vien* drez pus à haut de détruire la religion chrétienne,

— C'est ce que nous verrons, répond Voltaire.

I En véiitc, je suis las, dit Tauleur de la Pucelle, de leur ciitevilrv répéter sans cesse que douze hommes ont suffi pour clablr le christianisme. J'ai envie de leur prouver, moi, qu'il n'en faut qu'un pour le détruire. »

« Gomment, écrit-il à d'Alembert le 24 juillet 1760, comment serait-il possible que cinq ou six hommes de mérite qui s'entendraient ne réussissent pas, après l'exemple de douze faquins qui ont réussi? »

Les douze faquins, ce sont les apôtres.

Voltaire se met donc à l'œuvre, et, comme le sol est bien préparé, la semence tombe en bonne terre.

Aussi, deux ans après qu'il a conmiencé à attaquer ces douze faquins, écrit-il à Diderot, toujours battant dans le doule comme le balancier d'une pendule dans l'espace:

. « Qu»îlque parti que vous preniez, je vous recommande l'infâme ; il faut la détruire chez les honnêtes gms et la laisser à la canaille, pour qui elle eut faite. »

L'mFABiE est tout bonnement la religion.

Une fois le mot trouvé, Voltaire n'en emploiera phis d'autre.

238 LOUIS XY ET SA GOUn

Le 8 septembre 1768, il écrit :

« DamUavUle doit être bien content du mépris où l'infajib est tombée chez tous les honnêtes gens de l'Europe. C'était toot ce que Von voulait et tout ce qui était nécessaire. On •n'a jamais prétendu éclairer les cordonniers et les servantes; c'est le partage des apôtres. »

C'est que l'attaque a été unanime ; c'est que les coups sont tombés «n mesure. La division, en effet, était difficile avec des instructions comme celles-ci, données dès 1761 :

c mes philosophes 1 il faut marcher serrés comme la phalange macédonienne. Elle ne fut vaincue que pour avoir été dispersée. Que les philosophes véritables fassent une confrérie comme les francs-maçons ; qu'ils s'assemblent, qu'ils se soutiennent, qu'ils sdent fidèles 1 Cette académie vaudra bien mieux que celle d'Athènes et que toutes celles de Paris. »

Aussi, quelle est la joie du philosophe de Ferney, quand il voit que la semence germe et que la croisade porte ses fruits t

c La victoire se déclare pour nous, écrit-il à Damilaville, qui fait tout haut profession d'athéisme. Je vous assure que, dans peu, il n'y aura plus que la canaille sous les étendards de nos ennemis, et nous ne voulons plus de cette canaille, ni pour partisans, ni pour adversaires. Nous sommes un corps de braves chevaliers défenseurs de la vérité, qui n'admettons parmi nous que des gens bien «levés. Allons, brave Diderot ! allons, intrépide d'Alembert ! joignez-vous à mon cher Damilavillo. Courez sus aux fa-

natiques et aux fripons. Plaignez Biaise Pascal et méprisez Houtevîlle et Abadie, auiant çue a'Us étaient Pères de VÉglise, »

Cette joie est bien autrement grande quand il rencontre Frédéric. Quel triomphe de compter parmi ses disciples le vainqueur de Rosbaeh t de donner à sa parole le poids des applaudissements d'un auditeur couronné t un écolier qui répond ée teUes paroles aux paroles du maître :

c Pour vous parler avec ma franchise ordinaire, je vous avouerai naturellement que tout ce qui regarde X Homme' Dieu ne me plaît pas dans la bouche d'un philosophe qui doit être au-dessus des erreurs populaires. Laissez au grand Corneille» vieux radoteur tombé dans Tenfance, le travail insipide de rimer ïlmUation de Jésus-Christ, et ne tirez que de votre propre fonds ce que vous avez à nous dire. On peut parler de la Fable, mais seulement comme fable, et je crois qu'il vaut mieux garder un silence profond sur les fables chrétiennes canonisées par leur ancienneté et par la crédulité des gens absurdes et stu* pides. »

Voilà ce que pense Frédéric de la religion. Maintenant, voulez-vous savoir ce qu'il pense de Timmortalilé de rame ?

c Un philosophe de ma connaissance, homme déterminé dans ses sentiments, croit que nous avons assez de degrés de probabilité pour arriver à la certitude que post mortem nihil est (ou bien que la mort est un sommeil éternel). II prétend que Thomme n'est pas double, et que nous ne sommes que la malgré animée par le mouvement. Cet

homme étrange dit en outre qu'il n'y a aucune relation entre les animaux et l'intelligence suprême. >

Cinq ans après, Frédéric s'enhardit et avoue que cet homme étrange, c'est lui.

c Je suis très-certain, dit-il, que je ne suis pas double ; de là, je ne me considère que comme un être unique (pour parler franchement, dites simple). Je sais que je suis un animal organisé et qui pense ; d'où je conclus que la matière peut penser, ainsi qu'elle a la propriété d'être électrique. »

Rien n'est contagieux comme l'exemple, rien n'est doux comme la louange. Aussi, voilà tous les souverains qui, voyant leur compère le roi de Prusse loué par les philosophes, les voilà qui veulent être loués aussi.

C'est d'ahord Joseph II qui se fait philosophe à son tour. 11 a été admis et initié, par Frédéric, aux mystères de la conspiration antichrétienne.

Ces deux vieux antagonistes ont oublié douze ans de guerre, et se sont ligués contre l'ennemi commun : le Christ.

Aussi Voltaire s'empresse-t-il d'annoncer à d'Alembcrt ?a conquête impériale que vient de faire la philosophie :

• Vous m'avez fait un vrai plaisir, lui écrit-il le 28 octobre 1769, en réduisant l'infini à sa juste valeur. Mais voici une chose plus intéressante : Grimm assure que Vempereur est des noires ; cela est heureux, car la duchesse de i^artne^ sa sœur, est contre nous. »

Maintenant, il s'agit de remercier Frédéric; c'est le chef de la secte qui s'en charge encore :

LOUIS XV ET SA COUR 24i

t Ua Bohémien, qui a beaucoup d'esprit et de philosophie, nommé Grimm, m'a mandé que vous aviez initié Tempereur à nos saints mystères; voilà une bonne récolte pour la philosophie. »

La récolte était vraie, et peu après commence la guerre. Joseph II supprime les trois quarts des monastères, s'empare des biens ecclésiastiques, chasse de leurs cellules jusqu'à ces carmélites que la pauvreté de leur ordre et la pureté de leur règle paraissaient devoir protéger contre l'avarice du prince ou la réforme du philosophe.

Le progrès continue, la récolte augmente. Le 25 novembre 1770, d'Alembert écrit :

« Nous avons pour nous l'impératrice Catherine, le roi de Prusse, le roi de Danemark, la reine do Suède, son fils, beaucoup de princes de l'Empire, et toute l'Allemagne* »

Aussi, de son côté. Voltaire écrit-il à Frédéric, le même ffiois et presque le même jour :

c Je ne sais pas ce que pense Mustapha sur l'immortalité de Tûme. Je pense qu'il ne pense, pas. Pour l'impératrice de Russie, la reine votre sœur, le roi de Pologne, le prince Gustave, fils de la reine de Suède, j'imagine que je sais ce qu'ils pensent. »

Ainsi, voilà, de compte fait, un empereur, une impératrice, une reine et quatre rois qui aident Voltaire à écraser Yinfâme,

Au xu« et au xiii* siècle, on se croisait pour le Christ; au xriii*, on se croise contre lui.

Aussi, l'admiration que les philosophes ont pour Catherine dépasse-t-elle encore celle qu'ils ont pour Frédéric.

« Nous sommes trois» lui écrit Voltaire : Diderot, d'Alem« bert et moi, qui vous dressons des autels. »

Ce à quoi Catherine répondait :

a Laissez-moi sur la terre; je serai plus à même d'y recevoir vos lettres et edles de vos amis. »

Bientôt le roi de Danemark, qui ne veut pas être en retard, se joint à la ligue. Tout jeune, le bourreau de son médecin et de son favori Struensée, a eu des tendances philosophiques; à dix-sept ans, il est venu en France et il a dit, à Fontainebleau :

— C'est M. de Voltaire qui m'a fait homme et qui m'a appris à penser.

Maintenant que les philosophes se sont assuré les princes; maintenant, comme le dit Voltaire, que le triomphe est complet et qu'il a écrasé Yinfâmey il passe tout doucement, insensiblement, de la religion à la royauté, de l'autel au trône.

Et ce qu'il y a d'étrange, ce qui prouve que c'est une fatalité qui le pousse; ce qui prouve que c'est une mission qu'il accomplit, c'est que Voltaire aime les rois; c'est que Voltaire aime la monarchie ; c'est qu'il aime surtout ces faveurs aristocratiques qui émanent du trône; c'est qu'un titre de gentilhomme le rend heureux en France; c'est qu'une clef de chambellan le comble de joie en Prusse; c'est qu'il passe la première partie de sa vie à célébrer Louis XIV, Henri IV, Charles XII, Pierre P*", Catherine II et Frédéric; c'est qu'il écrit à Marmontel des lettres comme celle-ci :

« Vu la protection de M. de Choiseul et de madame de Pompadour, vous pouvez tout m'envoyer sans risques. On sait que nous aimons le roi et l'État; ce n'est pas che^

nous que les Damîen ont entendu des discours séditieux. Je dessèche des marais, je bâtis une église, je fais des vœux pour le roi. Nous défions tous les jansénistes et tous les molinistes d'être plus attachés au roi que nous ne le sommes. Il faut donc, mon cher ami, que le roi sache que les philosophes lui sont plus attachés que les fanatiques et les hypocrites de son royaume. » (13 août 1760.)

Ce n'est pointa Marmontel seul que Voltaire adresse ses professions de foi royalistes. Voyez ce fragment de lettre à Helvétius (il est du 27 octobre 1760) :

« C'est l'intérêt du roi que le nombre des philosophes augmente et que celui des fanatiques diminue. Nous sommes tranquilles, et tous ces gens-là sont des perturbateurs. Nous sommes citoyens, et ils sont séditieux. Les bons serviteurs du roi triompheront à Paris, à Vorrey et même aux Délices. »

Thiriot, philosophe économiste, lui envoie la Théorie de Vimpôt.

« J'ai reçu la Théorie de limpôt, répond Voltaire : théorie obscure, théorie absurde, et toutes ces théories viennent mal à propos pour faire accroire aux étrangers que nous sommes sans ressource et qu'on peut nous outrager et nous attaquer impunément. Voilà de plaisants citoyens et de plaisants amis des hommes. Qu'ils viennent, comme moi', sur la frontière, ils changeront bien d'avis. Ils verront combien il est nécessaire de faire respecter le roi et l'État. Par ma foi ! l'on voit tout de travers à Paris. »

Ainsi, voilà trois affirmations au lieu d'une. Nous e& citerions cinquante; mais ces trois suffisent, à ce qu'il nous parait.

244r ^OUIS XV ET SA COUR

Attendez. Le jour d'attaquer la royauté est venu. Voltaire, malgré toutes les protestations qu'il vient de faire, ne manquera pas à Tappel ; il viendra un des premiers dans la lice ; depuis longtemps, d'ailleurs, il a déjà attaqué la royauté en vers, tant au théâtre que dans ses épltres ; mais la poésie a ses licences, la rime ses besoins.

Un académicien de Marseille lui écrit pour l'inviter à visiter la fille de la vieille Phocée.

« Je me rendrais à votre invitation, répond Voltaire, si Marseille était encore une république grecque 5 car j'aime beaucoup les académies, mais j'aime encore mieux les républiques. Heureux les pays où nos maîtres viennent chez nous et ne se fâchent point si nous n'allons pas chez cuxl »

Vous le voyez. Voltaire suit les avis de d'Alembert; il Drocède peu à peu, il avance pas à pas. Il ne déteste pas encore les monarchies, mais il aime déjà les républiques. Nous allons le suivre dans son progrès républicain.

Maintenant, une lettre de d'Alembert qui prouve qu'il ir arche du même pas que le maître; elle est du 19 janvier 1769, et adressée à Voltaire :

c Vous aimez la liberté et la raison, mon cher et illustre confrère, et l'on ne peut guère aimer Tune sans l'autre. £h bien, voilà un digne philosophe républicain que je vous présente et qui vous parlera philosophie et liberté : c'est M. Jennings, chambellan du roi de Suède, homme du plus grand mérite et de la plus grande réputation dans sa patrie. Il est digne de vous connaître, et par lui-même, et par le cas qu'il fait de vos ouvrages, qui ont tant contribué à répandre ces deux sentiments parmi ceux qui sont dignes do les éprouver. »

Que dites-vous de ce philosophe républicain qui est en laême temps chambeUan du roi de Suède ?

Et ne croyez pas que Voltaire se trompe sur le sort que 3è travail philosophique réserve à Tavenir.

Lisez ce paragraphe d'une lettre à M. le marquis de Chauvelin, et dites-moi si le prophète de malheur s'est trompé.

t Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être le témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais ils arrivent. La lumière est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la prr^ mière occasion, et alors, ce sera un beau tapage !

» Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belles choses. »

La lettre est du 2 mars 1764.

Ainsi, c'est vingt-six ans avant que ce beau tapage se fasse que Voltaire le prévoit, c'est vingt-six avant que ces belles choses arrivent que Voltaire les prédit.

Aussi, voyez ce que dit, vingt-six ans après, c'est-à-dire dans son numéro du samedi 7 août 1790, le lâermre de France, en rendant compte do la Vie de Voltaire par Condorcet :

» Il semble qu'il était possible de développer davantage les obli'gations éternelles que le genre humain doit à Voltaire. Les circonstances actuelles fournissaient une belle occasion. 11 n'a point vu tout ce qu'il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons. Les observateurs éclairés, ceux qui sauront écrire l'histoire, prouveront à ceux qui savent réfléchir que le premier auteur de cette grande révolution qui étonne l'Europe, et qui répand de tous côtés l'esp^ Tance chez les peuples et l'inquiétude dans les cours, c'est

S^a LOUIS XV ET SA COUR

sans contredit Voltaire. Cest lui qui a fait tomber le premier la plus formidable barrière du despotisme : le pouvoir religieux et sacerdotal. S'il n'eût pas brisé le joug des prêtres, jamais on n'eût brisé celui des tyrans. L'un et l'autre pesant ensemble sur nos têtes, le premier une fois secoué, le second devait l'être bientôt après. »

Maintenant^ à ce travail de la puissante trinité encyclopédique, h ce travail quotidien, incessant, combiné dans sa progression, et pareil à celui de Tingénieiir qui peut dire quel jour la ville qu'il assiège sera forcée de se rendre, joignez le travail partiel de Rousseau, de Bayle, de Rayna^ d'Helvétius, de Grimm, du baron d'Holbach, et vous aurez une idée exacte de la part que les philosophes auront eue à cette révolution dont nous allons écrire l'histoire.

Aussi ne croyez pas que ce travail, moitié souterrain, mdtié extérieur, s'accomplisse sans jeter l'épouvante parmi les ordres de l'État, chargés, depuis des siècles, de défendre la forme monarchique comme conservatrice de la société. Le clergé surtout, le clergé, tout en manquant de religion et de mœurs, le clergé ne manque pas de prévoyance. Ses remontrances, ses observations, ses prophéties se succèdent.

Voyez d'abord les doléances suivantes. Il est vrai qu'elles sont adressées à M. de Loménie, archevêque de Toulouse, auquel il ne manque, pour faire un excellent archevêque, qu'une seule chose, c'est de croire en Dieu :

c Nous n'insisterons pas, disaient les évéques à Louis XV, dans l'assemblée de 1765, sur l'intérêt pressant qu'a Votre Majesté d'arrêter les progrès de la nouvelle philosophie, dont les ouvrages que nous venons de flétrir sont les fruits malheureux, et qui renchérissent sur la philosophie que

l'Évangile avait ensevelie, et qui renaît de ses cendres, non pour rétablir le culte et les sacrifices, ni même pour s'en tenir à la fausse sagesse de Rome païenne et d'Athènes, mais pour détruire et avilir tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes.

» Votre Majesté est trop instruite des avantages que la religion apporte aux nations, et surtout du tout-puissant appui qu'elle prête à Tautorité des rois, pour ne pas regarder l'impiété, qui cherche à la détruire, comme le plus grand fléau dont son règne puisse être affligé.

» Ce fléau, dont nous nous plaignons, ne cessera d'affliger ses États que lorsque la librairie sera assujettie à des règlements fidèlement exécutés.

» Ainsi pensèrent et agirent vos illustres prédécesseurs, lorsque le luthéranisme, après avoir désolé l'Allemagne, cherchait à s'introduire en France. La piété de ces grands rois, et des magistrats dépositaires de leur autorité, prit des mesures rigoureuses pour repousser les livres pernicieux. Ces mesures sont dans les lois de 1542, i547 et

» Nous vous supplions, sire, de vous faire représenter ces lois et règlements. Votre Majesté y verra des exemples de sagesse et de sévérité dignes d'être imités. Elle y verra les auteurs, les libraires et ceux qui achètent ces livres, condamnés à des peines sévères; la voie du monitoire employée contre ceux qui les recèlent et s'obstinent à les garder.

» Nous sommes bien éloignés, sire, de vouloir donner des entraves au génie, et arrêter les progrès des connaissances humaines; mais nous devons représenter à Votre Majesté que la contagion dont vos États sont menacés, est comparable à celle du luthéranisme, contre laquelle vos illustres prédécesseurs prirent tant de mesures.

> Nous TOUCHONS au moment fatal ou la ubraibie perdra l'Église et l'État.

«Le clergé est, de tous les ordres de l'État, le premier et celui à qui il importe le plus de maintenir les mœurs, la religion et mime les lois fondamentales de la monarchie. Il serait juste et sage que la librairie fût soumise à notre inspection, et que nous fussions appelés à une administration où nous avons tant d'intérêt à prévenir les abus.

> Nous ne sollicitons pas une nouvelle loi, nous nous bornons à demander à Votre Majesté de remettre en vigueur les lois anciennes.

» Les malheurs dont nous sommes menacés rendent leur exécution encore plus nécessaire.

» Votre clergé, sire, n'ignore pas que Votre Majesté a donné souvent des ordres pour qu'on réprimât cette licence qui répand parmi vos peuples tant de mauvais livres. Mais, si tous ceux à qui l'exécution de vos ordres est conQée ne daignent pas ouvrir les yeux sur les contraventions, ou si, par permission tacite, ils sembbnt vouloir établir une intelligence entre l'impiété et le gouvernement, il faut que, malgré les intentions pures de Votre Majesté, la religion s'affaiblisse parmi nous et que la France se précipite tôt ou tard dans la nuit de l'erreur. »

Voilà pour les mauvais livres, pour ces livres infâmes dont nous avons parlé. Maintenant, voici pour les livres philosophiques; c'est cinq ans après que le clergé se soulève et écrit au roi :

c L'impiété en veut tout à la fois à Dieu et aux kom» mes. Elle ne sera satisfaite que lorsqu'elle aura anéa^i toute puissance divine et humaine.

» Si Votre Majesté révoquait en doute cette triste vérité, nous sommes en état de vous en montrer la preuve

dans un livre irréligieux, récemment répandu parmi vos peuples sous le nom spécieux de Système de là nature.

» L'athéisme y est enseigné à découvert. L'auteur de cette production, la plus criminelle que l'esprit humain ait osé enfanter, ne croit pas encore avoir fait assez de mal aux hommes, en leur enseignant qu'il n'y a dans le monde ni liberté, ni Providence, ni Être spirituel, ni vie à venir. Il porte ses regards sur les sociétés et sur les chefe qui les gouvernent. Il n'y trouve qu'un vil assemblage d'hommes ignorants, corrompus et prosternés devant des prêtres qui les trompent et des princes qui les oppriment. Il ne voit dans l'heureux accord entre l'empire et le sacerdoce qu'une ligue contre la vertu et le genre humain. Il apprend aux nations que les rois n'ont et ne peuvent avoir sur elles d'autre autorité que celle qu'il leur a plu de leur confier; qu'elles sont en droit de la balancer, modérer, restreindre, de leur en demander compte,

ET MÊME DE LES EN DÉPOUILLER, Sl cUcS le jUgCUt COUVC-

nable à leurs intérêts.

» Il les invite à user avec courage de ce droit; il leur annonce qu'il n'y aura de véritable bonheur pour elles que lorsqu'elles auront forcé les souverains à n'être que les représentants du peuple et les exécuteurs de sa volonté. »

Aussi Louis XV, alarmé, répond-il :

c J'applaudis aux instances du derg^i Je regarde l'impiété comme un fléau d'autant plus dangereux, qu'elle sait éluder les soins qu'on prend pour en arrêter le cours. Mon amour pour la religion et son rapport avec le bien de mon État doivent répondre à l'assemblée de ma vigilance. Les ordres nouveaux que je vais donner seront une

preuve de l'attention particulière que j'aurai toujours à ses représentations »

De son côté, le parlement agit. Le 18 août 1770, il condamne au feu le Christianisme dévoilé; Dieu et les hommes; le Système de la nature; la Contagion sacrée ; V Enfer dé' trmt, etc., etc.

Enfin, en 1772, les évêques et les prélats renouvellent leurs remontrances.

c L'impiété, disent-ils, abuse, cette fois, trop audacieusèment de Tart d'écrire pour rompre les liens du christianisme et de la dépendance. Les livres sont devenus une peste générale qui désole la nation. De là l'effervescence des esprits et cette affligeante révolution qui s'achève tous les jours sous nos yeux dans les mœurs publiques. Nous ne pouvons nous dispenser, sire, de représenter à Votre Majesté que, dans plusieurs provinces, les protestants tiennent des assemblées pour l'exercice de leur religion. Elles ne sont plus voilées du secret et de l'obscurité dk)nt elles cherchaient auparavant à se couvrir pour échapper aux magistrats. Nous n'insisterons pas, sire, sur les dangers de ces associations.

Au nombre de ces sociétés, dont parlent les évêques, il en est une dont, de son côté. Voltaire a dit deux mots.

C'est celle des francs-maçons, laquelle a produit les templiers au xu^ siècle et les illuminés au xvm*".

LOUIS XY BT SA GOUQ 25i

Trancs-maçoQB. •— GbeTaliers du Temple. — Illumioés.

Toute société mystérieuse foodée dans un but politique ou religieux a, selon la progression des grades q* 'occupent ses membres, des voyants et des aveugles.

Les aveugles, qui se contentent du but apparent;

Les voyants, qui approfondissent le but caché.

n en est de même de la société des francs-maçons, qui, pour les Écossais, remonte au xm* siècle; pour les Allemands, au XV*; pour les Français, au xviii«, et qui, pour les hommes de tous les pays qui veulent étudier sa marche à travers les siècles, se perd dans la sombre nuit des premiers temps.

Les loges maçonniques commencèrent à éveiller Finquiétude des gouvernements vers le milieu du dernier siècle.

Ce sont les états de Hollande qui les premiers se préoccupent de cette société mystérieuse, qui vient on ne sait de quel pays, qui marche vers on ne sait quel but, qui a un secret qu'elle ne révèle qu'aux forts, après que ces forts ont subi de terribles épreuves.

Le 16 octobre 1735, des francs-maçons venus d'Anglegleterre s'assemblent, à Amsterdam, dans une maison du Stel-Stecg, qu'ils ont louée pour y tenir loge, quand une foule fanatique, excitée par le clergé, envahit le lieu des séances, brise les meubles, et se livre aux actes de la plus

brutale violence sur les membres de la société qui n'ont point quitté la loge.

Les francs-maçons portent plainte; mais, loin qu'il soil fait droit à leur demande, les états généraux déclarent, le 30 du même mois de la même année 1735, que, quoique la conduite des membres de cette société ne présente rien de dangereux pour la tranquillité publique, les assemblées n'en sont pas moins interdites pour prévenir les mauvaises conséquences qui pourraient en résulter.

Le 10 septembre 1737, la France suit l'exemple de la Hollande. Un commissaire de police, nommé Jean de l'Espinay, apprend qu'une assemblée de francs-maçons doit se tenir à l'enseigne de Saint-Bonnet, à la Râpée. Il s'y transporte, déclare à ceux qu'il y trouve que de telles assemblées sont prohibées par les dispositions générales des ordonnances du royaume et parles arrêts du parlement, et les francs-maçons se retirent malgré les protestations du duc d'Antin, qui survient pendant la harangue de Jean de l'Espinay et qui le rudoie vertement.

Un an après, c'est le lieutenant de police Hérault luimême qui procède contre les délinquants. H se rend de sa personne, le 37 décembre 1!438, à l'hôtel de Soissons, rue des Deux-Écus, arrête plusieurs frères et les fait enfermer au For-l'Évêque.

Le 5 juin 1774, une sentence du Ghâtelet fait défense aux francs-maçons de se former en loge, et aux propriétaires de maisons ou cabaretiers de les recevoir, sous peine de payer trois mille francs d'acaende.

De son côté, en 1738, Clément XII lance contre les francâ-maçons la fameuse bulle d'excommunication, renouvelée par Clément XIV.

C'est Jean Gaston, dernier grand-duc de la maison de Mcdicis, qui prend, en 1737, ombrage des réunions ma-

LOUIS XV BT SA COUR 2j3

çonniqiîes qui commencent à s'organiser en Toscane, et qui les dénonce à Cl' ment XII, comme propageant des doctrines condamnables.

Le 18 février 1739, un écrit apologétique de la francmaçonnerie, publié à Dublin, est brûlé à Rome parla main du bourreau.

Enfin, en 1748, le conseil de Berne supprime les loges par loute la Suisse.

Quelles causes réelles avaient motivé cette proscription en France, en Hollande, en Italie et en Suisse? C'est ce que nous allons essayer de raconter.

Nous ne sommes point franc-maçon, par conséquent nul ne pourra nous reprocher de trahir le secret de la secte. Ce que nous en savons, c'est donc purement et simplement ce que nos propres études nous ont appris.

C'est toujours à l'Egypte qu'il faut que notre société moderne remonte pour chercher la source de toute science. La mystérieuse Egypte, fille de l'Inde et mère de la Grèce, est le berceau de la civilisation répandue sur l'hémisphère occidental, et a descendu le Nil avec Éléphantine, Tlièbes et Memphis; puis, s'échevelant avec les mille canaux du Delta, s'est répandue fécondante sur le monde de Sardanapale^ de Nabonassar, d'Alexandre, d'Annibal et de Jules César.

Chez les Égyptiens, chaque science était soumise à un noviciat ou à-des épreuves, afin que l'initiateur ou le-maitre fût bien assuré de la vocation de l'adepte ou de l'clève.

Il en fut de l'architecture, et surtout de l'architecture sacrée, comme des autres branches de l'éducation. Les jeunes gens qui se faisaient instruire dans cet art étaient en même temps initiés aux mystères de la religion, et formaient, en dehors du sacerdoce, une caste ou une corporation qui, sur les dessins tracés par les prêtres, édifiait les temples u. 45

et autres monuments consacrés au culte de,s ^ei^%. Ces architectes étaient tenus en grand honneur parmi les Égyptiens, et, dans les ruines de la ville de Syène, au milieu dçi» tombeaux des premiers pharaons de la dix-huitième dynastie, on distingue quelques sarcophages appartenant à des chefs de travaux ou à des inspecteurs de carrière de

Silsilis «.

Les Égyptiens envoyèrent des colonies en Grèce. Ces colonies y portèrent avec elles leurs mystères et leurs institulions. Seulement, les dieux primitifs, nommés dans une autre langue, prirent d'autres noms : Osiris s'appela Bacchus ou Dionygius ; Isis s'appela Cérès ; la Pamélia égyptienne ne fut plus que la Dionysia grecque. Rien d'étoUT nant, par conséquent, que la secte des architectp^ sacrés se retrouve en Grèce comme en Egypte.

Les prêtres de Dionysius ou de Bacchus élèvent les premiers théâtres, instituent les premières représentations dramatiques. Thespis^ le créateur de la tragédie, avait vu dans un petit bourg de FAttique, aux fêtes de Baccl^us, un chanteur monté sur une table former une espèce de dialogue avec le chœur. Or, ces représentations primitives, que Th^|4s avait vues et qu'il perfectionna, étaient liées au culte du dieu, et les architectes chargés de la construction de ces édifices tenaient au sacerdoce par l'i*

nitiation.

On les appelait ouvriers dionysiens ou dionysiastes. C'était environ mille ans avant notre ère. Ces ouvrier^ avaient le privilège exclusif de construire les temples, les théâtres, les édifices publics dans toute la contrée. Les ruines de ces édifices attestent encore aujourd'hui la sublimité de leur art. Leur nombre alla augmentant et so

4 GlaTel^ Histoire de k^ FranÇ'Maçonn$ri$.

LOUIS ZV BT «▲ GOUR t&S

répandant sur les contrées vojain^s de la Grèce. On les retrouve dans la Syrie, dans Tlnde et dans la Perse.

Trois cents ans avant JésuSfChrist, les rois de Pergame leur donnent Théos pour demeure. Alors, ils s'organisent, et leur organisation offre une ressemblancie parfaite avec celle des francs-maçons du xvn* siècle.

lis ont une initiation particulière ^ ils ont des mots et des signes de reconnaissance ; ils sont séparés en communautés, en coUégies, en synodes, en sociétés, en loges enfin.

Ces loges portent des titres spéciaux : Tune s'appelle la communauté d* Allah, l'autre la communauté des compagnons d'Eschine. Oiacune de ces tribus est dirigée par un maitre, surveillée par des présidenls élus chaque année. Us s'appellent frères, et, dans leurs cérémonies mystérieuses, les frères se servent des outils de leur profession. Us ont, à certaines époques, des banquets et des assemblées générales. Aces banquets, ils portent des toasts symboliques; à ces assemblées générales, ils décernent des prix aux plus habiles ouvriers. Parmi eux, point d'indigents, les plus riches leur doivent secours. Si un ouvrier est malade, chacun est obligé de venir à son aide. Si le malade meurt et qu'il ait bien mérité de la confraternité, on lui élèvera un monument funéraire dans le cimetière de Severhesar ou d'Ësaki, comme aux architectes ses aïeu^ On en a, deux mille ans auparavant, élevé dans la ville de Syène.

Attalus, roi de Pergame, était affilié à cette société.

Cette société était donc répandue, comme nous l'avons dit, en Egypte, en Grèce et en Asie Mineure, en Syrie, dans la Perse et dans l'Inde; la Phénicie, englobée dans la Syrie, la Phénicie, qui consistait en une langue de terre «'étendant le long des côtef de la H^terranée, depuis

^0 LOUIS XT BT SA COUR

Aradus jusqu'à Tyr, avait des établissements pareils.

De leur côté , les Juifs, qui venaient d'Egypte comme les Phéniciens, avaient fait en Egypte le métier de maçons.

Do là, malgré la répugnance des Juifs pour se mêlera aucune autre nation, de la le mélange de maçons juifs et de maçons phéniciens pour la construction du temple de Sniomon, construit, dit Josèphe, sur le même plan que celui d Hercule et d*Astarté à Tyr.

Or, ces ouvriers, qui bâtissaient le temple et qui ne par« laient pas tous la même langue, puisque les uns étaient Égyptiens, les autres Juifs et les autres Phéniciens, ces ouvriers se reconnaissaient entre eux au moyen de mots et de signes secrets qui étaient les mêmes pour les maçons de toutes les contrées.

De là, cette communication facile établie entre la Judée et la Pbénicie. Voilà pourquoi le roi de Tyr autorise Salomon è couper les plus beaux cèdres du mont Liban; voilà pourquoi, sur sa demande, il lui envoie Hiram , son architecte, homme très-habile, et qui est comme son père; voilà pourquoi il fait mettre sur des radeaux des bois coupés, et, par ces radeaux, les fait transporter à Joppé« d'où Salomon les fera facilement transporter à Jérusalem.

c Et Salomon fit le dénombrement de tous les proiélyte$ qui se trouvaient dans la terre d'Israël, depuis le dénombrement qu'en avait fait David, son père; et il s'en trouva cent cinquante-trois mille six cents.

» Il en choisit soixante et dix mille pour porter les fardeaux, quatre-vingt mille pour tailler les pierres, et troU mUle six cents pour diriger les travaux *. >

Hiram dirigea toute cette œuvre.

I te$ Paralipoménes, cbap. IL

Nous verrons plus tard ce que la tradition maçonnique emprunte à ces deux chafitres de la Bible, relativement à la construction et à la description du temple.

«Alors, dit Scaliger, se forma une société qui se chargea d'entretenir le temple et d'en orner les portiques, et dont les membres prirent le nom de chevaliers du temple de Jérusalem, »

Du sein de cette société des chevaliers du temple de Jérusalem sort la secte des esséniens, à laquelle, dit Ëusèbe, Jésus fut initié.

Les ouvriers du temple apparaissent à Rome sous Numa, sept cent quatorze ans avant notre ère. Il s'établit à Rome des collèges d'architectes (collegia fabrorum) ; les organisateurs furent des Grecs que Numa fît venir de l'Atlique. Ces sociétés portent aussi le nom de fratemitates.

Ces sociétés, ces fraternités, ces collèges d'architectes, avaient des franchises particulières, une juridiction et des juges distincts. Elles jouissaient de l'immunité des contributions, immunité qui leur fut continuée à travers l'empire et dans le moyen âge, et d où elles prirent leurs noms de maçons libres et de francs-maçons.

La plus fameuse communauté de maçons libres était celle de la ville de Côme, que l'on nommait magistri coma-' àni, c'est-à-dire maîtres de Côme.

Ce sont ces communautés qui couvrent l'Italie d'édifices religieux, tandis que quelques-unes d'entre elles se constituent en une grande association, passent les Alpes d'un côté, les Apennins de r*eutre, et se répandent dans tous les pays où le catholicisme manque d'églises et de monastères.

Alors> ces communautés de maçons libres ne se composent pas seulement d'Italiens, mais de Grecs, d'Es-

pagno\s, de Français, de Portugais, de Belges, d'Anglais et d'Allemands.

Vers la fin du xv* siècle, des personnes admises dans ces sociétés industrielles et artistiques, en qualité de membres d'honneur et de patrons, commencent à former des sociétés particulières qui abandonnent le côté matériel et commencent à fonder le côté mystique. En 1512, Florence nous offre Texemple d'une de ces sociétés de savants et de personnages politiques. Ses symboles sont la truelle, le marteau et Féquerre; son patron est celui des maçons d'Ecosse, saint André.

En attendant, les sociétés purement artistiques accomplissent leur grande œuvre. Ce sont elles qui sèment par l'Europe ces gigantesques efQorescences de granit qui font encore aujourd'hui l'admiration des poètes et le désespoir des architectes. Au xin^ et au xiv* siècle , elles élèvent les cathédrales de Cologne et de Meissen; en 1440, celle de Valenciennes; en 1385, le couvent de Balatha en Portugal, le monastère du Mont-Cassin en Italie. Ainsi, dans le dôme de Wurtzbourg, devant la porte de la chambre des morts» deux colonnes s'élèvent, portant l'une sur son chapiteau le mot Jachm^ et l'autpe sur son fût lé mot Booz, qui appartiennent tous deux au répertoire maçonnique. Ainsi, enfin, la figure du Christ qui occupe le faite du portail de droite de Téglise Saint-Denis, a la main gauche en équerre sur la poitrine, à hauteur du menton» position familière encore à nos francs-maçons actuels.

Les renseignements les plus exacts que nous possédions sur les sociétés maçonniques de cette époque sont ceux qui nous sont conservés par l'abbé Grandidier. Ces renseignements, il les a puisés dans un vieux registre de la compagnie des maçons de Strasbourg qui ont bâti la cathédrale. L'œuvre merveilleuse a été commencée en 4t77,

SOUS la direction de Hervyn de Steinbach, et a été achevée en 1439 seulement. Les maçons qui élevaient le monument étaient divisés en trois catégories : maîtres, maçons et apprentis. Ils s'assemblaient dans une hutte (macerea) ; ils prenaient pour emblèmes les outils de leur profession : réquerre, le compas et le niveau. Ils se reconnaissaient à des signes particuliers; ils admettaient comme associés libres des personnes qui n'exerçaient point la profession de maçons. Enfin, ce signe bien connu, l'équerre et le compas entourant un G, servait de marque à Jean Greeninger, éditeur à Strasbourg en 1525.

A Strasbourg, comme partout, ces corporations avaient un chef qui gouvernait la troupe, et, sur dix hommes, un maître qui dirigeait les neuf autres.

Mais c'est eq Angleterre surtout que les mystères ma- ^nniques légués par les Romains, un instant non pas perdus^ mais effrayés pour ainsi dire par les guerres des Pietés, des Scots et des Saxons, reparaissent dès que ces derniers sont les paisibles dominateurs de File. Aussitôt aux débris des traditions nationales , ils adjoignent les puissances extérieures. Ils appellent en Angleterre les architectes de France, d'Italie, d'Espagne, de Constanlinople, qui se retirent, c'est vrai, devant les invasions deis Danois, mais dont le contact a suffi pour raviver tous les vieux instincts maçonniques, auxquels Athelsthan, petitflls d'Alfred le Grand, donne une nouvelle vie, en faisant bâtir plusieurs églises et plusieurs palais. En outre, dans une assemblée générale de la confraternité, qui se tint à York au mois de juin 926, et que préside Oorvin, le plus jeune des fils du roi, un code à l'usage des maçons d'Angleterre est colligé, débattu, arrêté.

Bientôt l'agrégation aux sociétés maçonni(}uès devient une mode; dés policés, dêë roîà se font recevoir ets'hô-

Dorent du titre de grands maîtres. C'est alors que l'ordre du Temple apparaît, et, avec son esprit d'ambition, comprend ce que l'on peut faire de ce ré eau û'associ nions qui couvre le monde; il s'empare des loges maçonniques en Allemagne, en France, en Italie; voile ses projets politiques sous la philanthropie de ses travaux; jette des ponts, bâlit des hospices, trace des chemins qui portent encore son nom, entretient les trois routes romaines d'Espagne, élève avec la rapidité de la féerie ces mille églises à clochers de pierre que la tradition populaire lui attribue encore aujourd'hui, et qui dressent leur arête de granit en France, en Espagne et en Italie; en Italie surtout, où elles s'appellent encore églises délia Ma$sone ou délia Maccione, c'est-à-dire de la Maçonnerie.

Pour acquérir plus de force, la maçonnerie anglaise avait besoin delà persécution. Cette persécution ne lui manqua point : à l'instigation de l'évéque de Winchester, tuteur de Henri VI, alors mineur, un édit fut porié contre elle en 1425, et, le 27 décembre 1561, la confraternité tenant son assemblée annuelle à York, la reine Elisabeth envoya un détachement d'hommes d'armes pour la dissoudre. Mais les hommes d'armes, au heu de procéder à la dissolution de l'assemblée et à l'évacuation de la loge, furent introduits dans le temple, convaincus qu'il ne s'y passait rien de contraire au respect dû à la reine et à l'obéissance due aux lois du royaume, et reçus maçons euxmêmes, après avoir été soumis aux épreuves.

Dès lors, Elisabeth renonce à persécuter les maçons, et rend un édit qui abroge celui de Henri VI.

En Ecosse, la maçonnerie prend les mêmes proportions; seulement, en 1427, Jacques II retire aux maçons l'élection du grand maître, et confère cette charge à William Saint- Clair, baron de Rosslyn, et à ses héritiers en ligne directe.

LOUIS XY ET SA COUS fOI

hérédité corfirmôe, en 1650, par les maçons écossais.

Enfin, en 1702, la loge de Saint-Paul, à Londrts, aujourd'hui ï Antiquité n" 2, prit une décision qui changea entièrement la face de la confrérie.

Cette décision arrête « que les privilèges de la maçonnerie ne seront plus désormais le privilège exclusif des maçons constructeurs, et que les hommes des différentes professions seront appelés à en jouir, pourvu qu'ils soient régulièrement approuvés et initiés dans Tordre. »

Du jour de cette décision, rendue au commencement du siècle philosophique qui devait produire les Volluire, les Rousseau, les Montesquieu, les Diderot, les d*Alembert, les Raynal, les Helvétius et les d'Holbach, date Tère nouvelle de la maçonnerie.

De cette époque aussi, selon toute probabilité, date sa transformation : d'artistique, elle devient politique et va accomplir, au profit de la liberté, l'œuvre que les chevaliers du temple avaient voulu lui mettre entre les mains au profit de leur ambition, et qui, si largement commencée, avait été tout à coup interrompue par le procès des chevaliers du temple et par le supplice de leur grand maître.

Maintenant, passons de YHistoire de la Maçonnerie de M. Clavel à YHistoire du Jacobinisme du pèreBarruel, et au procès de Cagliostro.

Il s'en faut de beaucoup que l'abbé Barruel envisage la franc-rnaçonnorie sous cet aspect innocent que lui accorde l'historien moderne. Le père Barruel voit, au contraire, dans la franc-maçonnerie une conspiration permanente contrôla royauté, dont les grands maîtres, pendant l'antiquité, dont les templistes, pendant le moyen âge, et dont les roses-croix, dans les temps modernes, ont seuls connu

le secret.

161 LOUIS XY BT SA COITR

Ainsi, éelon M. Glavel, voici le secret révélé aux maîtres. Nous copions textuelletnent :

c Hiram*Abi, célèbre architecte, avait été envoyé à Salomon par Hiram, roi de Tyr, pour diriger les travaux de construcliLn du temple de Jérusalem. Le nombre des ouvriers était immense. Hiram-Abi les distribua en trois dasses qui recevaient chacune un salaire proportionné au degré d'habileté qui les distinguait.

> Ces trois classes étaient celles d'apprenti, de compagnon et de maître. Les apprentis, les compagnons et les maîtres avaient leurs mystères particuliers et se reconnaissaient entre eux à l'aide de signes, de mots et d'attouchements qui leur étaient propres. Les apprentis touchaient leur salaire à la colonne B, les compagnons à la colonne /, les maîtres dans la chambre du milieu, et le salaire n'étéit délivré, par les payeurs du temple, à Touvrier qui se présentait pour le recevoir, que lorsqu'il avait été scrupuleusement tuUé dans son grade. Trois compagnons, voyant que la construction du temple approchait de sa fin, et qu'ils n'avaient pu encore obtenir les mots dn maître, résolurent de les arracher par la force au respeo> table Hiram, afin de passer pour maîtres dans d'autres pays et de s'en faire adjuger la paye. Ces trois misérables, appelés Jubelas, Jubelos et Jubelum, savaient qu'Hiram allait tous les jours à midi foire sa prière dans le temple, pendant que les ouvriers se reposaient. Ils l'épièrent, et, dès qu'ib le virent dans le temple, ib s'embusquèrent à chacune des portes : Jubelas, à celle du midi; Jubelos, à celle de l'occident, et Jubelum, à celle de l'orient. Là, ils attendirent qu'il se préparât pour sortir. EGram se dirigea d'abord vers la porte du midi ; il y trouva Jubelas, qui loi demanda le mot de maître, et qui, sur son refiis de le Id

LOUIS XV ET SA COUR f?5

donner avant qu'il eût fini son temps, lui asséna en travers de la gorge un coup violent d'une règle de vingtquatre pouces, dont il était ahné.

> Hiram-Abi s'enruit à la porte d'occident. Il trouva là Jubelos, qui, ne pouvant pas plus que Jubelas obtenir de lui le mot de maître, lui porta au cœur un coup furieux avec une équerre en fer.

» Ébranlé du coup, Hiram-Abi recueillit ce qui lui restait de forces, et tenta de se sauver par la porte de l'orient, n y trouva Jubelum, qui lui demanda, comme ses deux Complices, le mot de maître, et qui, n'obtenant pas plus de succès, lui déchargea sur le front un si terrible coup de lûaillety qu'il retendit mort à ses pieds.

» Les trois assassins, s'étant rejoints, se demandèrent réciproquement la parole de maître. Voyant qu'ils n'avaient pu l'arracher à Hiram, et désespérés de n'avoir tiré aucun profit de leur crime, ils ne songèrent plus qu'à en faire disparaître les traces. A cet effet, ils enlevèrent le corps et le cachèrent sous des décombres. La nuit venue» ils le portèrent hors de Jérusalem, et allèrent l'enterrer au loin sur une montagne. Le respectable maître Hiram-Abi ne paraissait plus aux travaux comme à l'ordinaire, Saloinon ordonna à neuf maîtres de se mettre à sa recherche. Ceâ frères suivirent successivement différentes directions, et, le dixième jour, ils arrivèrent au sommet du Liban. Là, un d'eux, accablé de fatigue, se reposa sur un tertre, et s'aperçut que la terré qui formait ce tertre avait été remuée récemment. Aussitôt il appela ses compagnons et leur fit part de sa remarque. Tous se mirent en devoir de fouiller la terre en cet endroit, et ils ne tardèrent pas à découvrir le corps d'Hiram-Abi. Ils virent avec douleur que ce respectable maître avait été assassiné. N'osant, par respect, pousser leurs recherches plus loin, ils recouvrirent

SSl LOUIS XT ET SA COUIt

la fosse, et, pour en reconnaître la place, ils coupèrent une

branche d'acacia qu'ils plantèrent dessus.

• Alors, ih se retiièfent vjrs Saloinoii, auijuol ils firent leur rapport.

• A celle triste nouvelle, Salomon se sentit pénétris de la plus prorondi! douleur. Iljug'ea que la dépouille mortelle renlermèe dans la fosse ne pouvait être, en effet, que celle de son grand architecte Hiram-Abi. Il ordonna aux neuf maîtres d'aller faire l'exbnmation du corps et de le rapporter à Jérusalem. 11 leur recommanda particulièrement de chercher sur lui la parole du maître; observant que. s'ils ne la retrouvaient pas, c'est qu'ils devaient en conclure qu'elle était perdue. Dans ce cas, il leur enjoignit de se bien rappeler le geste qu'ils feraient et le mot qu'ils proféreraient à l'aspect du cadavre, alln que ce signe et ce mot fussent désarmais substitués au signe et à la parole perdus. Les neufs maîtres se revêtirent de tabliers et de gnnts blancs, et, arrivés sur le mont Liban, ils tirent la levée du corps. >

"-'a où s'arrête le secret des maîtres; c'est pour rer ce signe, c'est pour retrouver ce mot, que la francmerie a été londée, et, depuis plus de trois mille ans, a inutilement à la recherche de ce mot et de ce

M)mprend le désappointement d'un homme qui a par les épreuves terribles de la franc-maçonnerie, ité un an apprenti, deux ans compagnon, et qui enrivé au grade de maître où il aspire pour connaître 3UX secret, apprend que le secret est encore à trout n'est pas autre chose que le mot du guet, donné iram-Abi aux maîtres maçons qui bâtissaient le i\

n est vrai que, selon le père Barruel, le secret maçonnique a une bien autre portée; et, tandis qu'on donne pour le mystère de Tordre, aux grades inrérieurs, cette fable de Hiram-Abi, on raconte aux grades supérieurs cette histoire de Ma nés.

Un mot sur Manès, d'abord.

Manès ou Many est le fondateur de la seôte des manichéens; il naquit, en Perse, deux cent vingt ans, à peu près, après Jésus-Christ. A Tàge de dix-sept ans, il fut acheté par une riche veuve de la ville de Ctésiphon, qui le fit instruire avec beaucoup de soin, raffranchit, et lui légua tous ses biens. Alors, Manès adopte la doctrine de Tércbinthe et de son maître, TÉgyptien Seytianus, et se met à la professer. Selon Manès, la création doit être attribuée à deux principes : l'un, essentiellement bon, qui est Dieu, l'esprit, la lumière; l'autre, essentiellement mauvais, qui est te diable, la matière ci les ténèbres. C'est du bouddhisme et du christianisme ensemble, mais dans lequel Zoroastre l'emporte sur Manès. Selon Manès, l'Ancien Testament est l'œuvre du prince des ténèbres; selon Manès, Jésus-Christ, sorti de la lumière, est venu, non en réalité, mais en esprit seulement, sauver le genre humain. Lui-même n'était autre que le divin Paraclet annoncé par Jésus à ses disciples. Aussi prend-il le nom d*apôtre du Christ; aussi publie-t-il son Évangile, dont le dogme de la métempsycose, la défense de tuer un animal quelconque et Fabstinence complète de toute espèce de viande, forment les principaux points de croyance; aussi envoie-t-il dans l'Inde, dans l'Egypte et dans la Chine, douze disciples, à l'instar des douze apôtres; et la secte fait tant de progrès, que 1^ roi de Perse Sehaphono lui-même se fait nianichéen. Mais sa ferveur n'est pas longue. Un fils du roi tombe malade et meurt entre les mains de Manès, qui avait promis sa gué-

206 LOUIS XV ET SA GOUl

rison. Alors, le roi abjure. Manès est mis en prison et menacé de mort. Il parvient à s'enruir, et, fugitif, parcourt rindoustan, la Chine et le Turkestan, où il vit en faisant de la peinture et de la statuaire, tout en débitant sa doctrine, en se créant de nombreux adeptes. Enfin, voulant frapper Tesprit de ses contemporains par un miracle pareil à celui de la résurrection, Manès dépose dans une caverne, découverte par lui et inconnue de tous, des vivres pour un an; puis il annonce à ses disciples qu'il va monter au ciel, d'où il ne reviendra qu'après une année révolue, pour leur apporter les œuvres de Dieu. En effet, cette année passée dans la caverne, Manès apparut à ses disciples, doué, à ce qu'il disait, d'une seconde vie, et rapportant du ciel le livre de sa doctrine, qu'il avait, pendant cette année de retraite, eu le temps de rédiger. Ce miracle donna à Manès une grande popularité; et, comme, vers le même temps, Sehaphono, son persécuteur, était mort, et que Hormouz !•', son fils, lui avait succédé, celui-ci permit à Manès de rentrer en Perse, le combla de bienfaits et lui assigna pour demeure le château de Deskerels, qu'il fit bâtir exprès pour lui dans le Seistan. Ce fut la grande époque de Manès. Protégée par Hormouz, sa doctrine fit de nombreux prosélytes. Alors, aveuglé par le succès, il prit ce titre de Paradet, qu'il avait déjà annoncé lui avoir été destiné par Jésus-Christ; puis, sous ce titre, il écrivit à Marcel, homme renommé par sa fortune et sa piété. Marcel comiminiqua aussitôt la lettre de Manès à ArchelaUs, évéque de Cascar, qui engagea Manès à venir le trouver et à entrer en conférence avec lui. Manès accepta le défi, vint développer son système avec une grande subtilité et une profonde éloquence. Mais Archélaiis le réfuta complètement, et la doctrine catholique sortit victorieuse de la discussion.

C'était un grand échec pour Manès, mais ee n'était rien en comparaison de la disgrâce qui l'attendait. Hormouz, son protecteur, mourut, et Behram I*% son iils et son successeur, fanatique de l'ancien cuUe, résolut d'exterminer et les manichéens et leur chef. En conséquence, par une feinte bienveillance, il inspira à Manès une fausse sécurité, ordonna que la doctrine du prophète fût soumise à une espèce de concile, attira Manès dans ce concile, lui fit exposer sa doctrine, lui enjoignit de faire, séance tenante, quelque miracle qni prouvât sa mission divine, et, comme aucun miracle ne fut fait, il ordonna que Manès fût arrêté, écorché vif, et que sa peau, bourrée de paille, fût suspendue à Tune des portes de Djoudischaouf.

L'arrêt fut exécuté presque aussitôt que rendu.

Maintenant, selon le père Barruel, ce sont les disciples de Manès, ce sont les malheureux manichéens échappés à la persécution de Behram, qui, réfugiés en Afrique, en Asie et en Europe, ont été la source de toutes ces sectes d'hérétiques connues en Occident, et principalement en France, sous le nom d'Albigeois, de Gathars» de Patarins et de Bulgares. Ce serait enfin aux manichéens que les templiers auraient emprunté leurs principaux mystères, et, comme les moines-soldats étaient, en même temps, affiliés à la maçonnerie et maîtres de toutes les loges ûe l'Europe, ce serait dans leurs réceptions^ et surtout dans celles qui auraient suivi leur destruction, que lé secret politique se serait substitué au secret artistique, et que l'histoire d*Hiram-Abi, conservée pour les grades inférieurs, aurait, dans les grades supérieurs, fait place à celle de Manès.

Ainsi, selon le père Barruel, l'ancienne cérémonie des manichéens, intitulée Berna, est la même que celle des francs-maçons dans la réception des hauts grades. Les manichéens s'assemblaient autour d'un catafalque, élevé

f6 LOUIS XV ET 8A COUR

sur le même nombre de gradins que celui des francs-miaçons, rendant de grands honneurs à celui qui était couché sous ce catafalque, et qui était non plus Uiram-Abi, dont on cherchait à retrouver le secret perdu, mais Mauos, dont on jurait de venger la mort.

Or, sur qui pouvait-on venger la mort de Manès, sup^ plicié vers la fin du m* siècle, et de Jacques de Molay, exécuté au commencement du xiv*?

Sur les rois.

L'association maçonnique était donc, selon le père DarrueU une association toute régicide, dans laquelle étaient venues se fondre trois sectes : celle des maçons, celle des manichéens, celle des templiers, pour en faire sortir, au xviii* siècle, la secte des il'uminés, dont les maitres portaient le titre de rose*croix, et le chef suprême celui de kadock (templier), et qui prenait le titre de la maçonnarie rectiflée, de la haute et de la stricte observance.

Voici le serment des illuminés :

c Au nom du Fils crucifié, jurez de briser les liens charnels qui vous attachent encore à père, mère, frères, soeurs, époux, parents, amis, maîtresses, rois, chefs, bienfaiteurs et tout être quelconque à qui vous avez promis foi, obéissance, gratitude ou service.

> Nommez le Dieu qui vous vit naître, pour exister dans une autre sphère, où vous n'arriverez qu'après avoir abjuré ce globe empesté, vil rebut des cieux.

» De ce moment, vous êtes affranchi du prétendu ser* ment fait à la patrie et aux lois.

» Jurez de révéler au nouveau chef que vous reconnaissez ce que vous avez vu ou fait, pris, lu ou entendu, appris ou deviné, et même de rechercher et épier ce qui ne s'offrirait pas à vos yeux.

> Honorez et respectez Vaqua - iofana *, comme un moyen sûr, prompt et nécessaire pour purger le globe par la mort ou par Thébétalion de ceux qui cherchent à avilir la vérité ou à Tarracher de nos m^ins.

» Fuyez l'Espagne, fuyez Naples, fuyez toute terre maudite, fuyez enfin la tentation de révéler ce que vous entendrez, car le tonnerre n'est pas plus prompt que le couteau qui vous atteindra dans quelque lieu que vous soyez.

» Vivez au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. >

Voici ce que Cagliostro raconte lui-même d^une société d'illuminés dans laquelle il fut reçu.

Nous ne changeons pas un mot à son récit.

c Je m'en allai à Francfort-sur-le-Mein, où je trouvai MM. NN*** et NN***, qui sont chefs et archiducs de la maçonnerie de la stricte observance, appelée des Uluminés. Ils m'invitèrent à aller prendre le café avec eux. Je montai dans leur carrosse, sans avoir avec moi ni ma femme ni personne de ma maison, ainsi qu'ils m'en avaient prié. Ils me menèrent ë la campagne, à distance de trois milles de la ville. Nous entrâmes dans la maison, et, après avoir pris le café, nous nous transportâmes dans le jardin, où je vis une grotte artificielle. A la faveur d'une lumière dont ils se munirent, nous descendîmes quatorze ou quinze marches dans un souterrain, et nous entrâmes dans une chambre ronde, au milieu de laquelle je vis une table. On l'ouvrit, et dessous était une caisse de fer que Ton ouvrit encore et dans laquelle j'aperçus une quantité de papiers. Ces deux persoimes y prirent un livre manuscrit, fait dans

4 Poison en usage à Pérouse.

170 LOUIS XT BT SA COUR

la forme d'un missel, au commencement duquel était :

NOUS, GRAND MAÎTBB DSS TEMPLIERS.

» Ces mots étaient suivis d'une formule de serment conçue dans les expressions les plus horribles que je ne puis me rappeler, mais qui contenaient l'engagement de détruire tous les souverains despotiques. Cette formule était écrite avec du sang et portait onze signatures» outre mon chilTre qui était le premier^ le tout écrit encore avec du sang. Je ne puis me rappeler tous les noms de ces signatures, à la réserve des nommés ***. Ces signatures étaient celles des douze grands maîtres des illuminés; mais, dans la vérité, mon chiffre n'avait pas été fait par moi, et je ne sais comment il se trouvait là. Ce qu'on me dit sur le contenu de ce livre, qui était écrit en français, et le peu que j'en lus, me confirma encore que cette secte avait déterminé de porter ses premiers coups sur la France, et qu'après la chute de cette monarchie, elle devait frap^ pcr l'Italie et Rome en particulier; que Ximenès, dont on a déjà parlé, était un des principaux chefe de l'intrigu^ et que la société a une grande quantité d'argent dispersée dans les banques d'Amsterdam, de Rotterdam, de Londres^ de Gènes et de Venise. lis me dirent que cet argent provenait des contributions que payaient chaque année cent quatre-vingt mille maçons à raison de cinq louis par per* sonne, qu'il servait d'abord à l'entretien des chefs, en second lieu à celui des émissaires qu'ib ont dans toutes les cours, et enfin à entretenir des vaisseaux, à récompenser tous ceux qui font quelque entreprise contre les souverains et à tous les autres besoins de la secte. J'appris encore que les loges, tant de l'Amérique que de l'Afrique, montaient au nombre de vingt mille, qui, chaque année, au jour de la SaintJean, sont obligées d'envoyer chacune

au trésor commun vingt-cinq louis d'or. Enfin its m'ofifrirent des secours en argent, me disant qu'ils étaient prêts à me donner jusqu'à leur sang, et je reçus six cents louî^ comptant.

> Nous retournâmes ensuite à Francfort, d'où je partis le lendemain avec ma femme, pour me rendre à Strasbourg. >

On comprend les dénégations de Gagliostro à l'endroit de son chiffre: c'était à des juges qu'il répondait, et c'est de son interrogatoire qu'est tiré le fragment qu'on vient de lire.

Lùi-méme était inventeur d'une nouvelle maçonnerie, comme le prouve la formule de la patente suivante» donnée par lui à la loge qu'il fonda à Lyon :

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