‹ Louis XV et sa cour: 1-2Chapitre 16 sur 17 · RELATION · texte numérisé non relu

RELATION

D j la idoissancê et de ViducaiUm du prince infortuné louftraU par les cardinaux Richelieu et Ma^wriff à la fPfiété, et renfermé par Vordre 'de Loui$ XIV.

Gpmposèe pur le gouTerneur à% ee prince au Ut de n morU

< Le prince infortuné que j'ay élevé et gardé jusque y^rs la fin de mes jours, nasquit le 5 3çptei|D)t)rç 1639, à buit heures et demie du soir, pendant 1^ souper dy. rçiy. Soo frère, à présent régnant, estoit né le matin, à midi, pendant le diner de )^n p^re. ]f ais, autant la nai^pnce du roy fut spiendideet brillante, autant celle de ^n frère fut triste et cachée avec soin. Car le roy, adve^li par la sage* femme que la reyne deyoit faire un 8^n4 ^nfant, ay^

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fait rester dans sa chambre le chancelier de France, la sage-remme, le premier aumônier, le confesseur de la reyne et moy, pour estre témoins de ce qu'il en arriveroit et de ce qu'il vouloit faire, s'il naissoit un second enfant. » Déjà, depuis longtemps, le roy estoit adverti, par prophéties, que sa femme feroit deux fils; car il estoit veneu, depuis plusieurs jours, des pastres à Paris, qui disoient en avoir eu une inspiration divine, si bien qu'il se disoit, dans Paris, que, si la reyne accouchoit de d^^ux dauphins, comme on i'avoit prédit, ce seroit le comble du malheur de l'Estat. L'archevêque de Paris, qui fit venir ces devins, les Gt enfermer tous deux à Saint-Lazare, parce que le peuple en estoit émeu; ce qui donna beaucoup à penser au roy, à cause du trouble qu'il avoit lieu de craindre dans son Estât.

> Arriva ce qui avoit été prédit par les devins, soit que les constellations en eussent adverti les pastres, soit que la Providence voulust advenir Sa Majesté des malheurs qui pouvoient advenir à la France. Le cardinal, à qui le roy, par un messager, avoit fait sçavoir cette prédiction, avoit respondu qu'il falloit en adviser, que la naissance de deux dauphins n'ctoit pas une chose impossible, et que, dans ce cas^ il falloit soigneusement cacher le second, parce qu'il pourroit, à l'avenir, vouloir estre roy, combattre son frère pour soutenir une seconde ligue dans l'Estat, et régner.

> Le roy étoit souffrant dans son incertitude, et la reyne, qui poussa des cris, nous fit craindre un second accouchement.

> Nous envoyâmes quérir le roy, qui pensa tomber à la renverse, pressentant qu'il alioit être père de deux dauphins. Il avoit dit à monseigneur l'évesque de Meaux, qu'il avoit prié de secourir la reyne : Ne qmttés pas mon épouse

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jusqnà ce qu'elle soU délivrée; j'en ay une inquiétude mortelle. Incontinent après, il nous assembla, Tévesque de Meaux, le chancelier, le sieur Monorat, la dame Peronnette, sage femme, et moy, et il nous dit, en présence de la reyne, afin qu'elle pust entendre, que nous en répondrions sur notre teste si nous publiions la naissance d*un second dauphin, et qu'il vculoit que sa naissance fust un secret de FEstat, pour prévenir les malheurs qu il en pourroit survenir, la loi salique ne déclarant rien sur Thérilage, en cas de naissance de deux fils aines du roy.

» Ce qui avoit été prédit arriva, et la reyne accoucha, pendant le souper du roy, d'un second dauphin, plus mignon et plus beau que le premier, qui ne cessa de se plaindre et de crier, comme s'il eut déjà esprouvé du regret d'entrer dans la vie, où il auroit ensuite tant de souffrances à endurer. Le chancelier dressa le procès-verbal de cette merveilleuse naissance, unique dans notre histoire. Ensuite, Sa Majesté ne trouva pas bitn fait le premier procès-verbal, ce qui fit qu'elle le brûla en notre présence, et ordonna de le refaire plusieurs fois, jusqu'à ce que Sa Majesté le trouvât de son gré, quoi que pust remontrer M. l'aumônier, qui prétendoit que Sa Majesté ne pouvoit cacher la naissance d'un prince. A quoi le roy répondoit qu'il y avoit en cela une raison d'Eslat.

Ensuite le roy nous dit de signer notre serment. Le chancelier le signa d'abord, puis M. l'aumônier, puis le confesseur de la reyne, et je signai après. Le sorment fut signé aussi par le chirurgien et la sage-femme qui délivra la reyne, et le roy attacha cette pièce au procès- verbal, qu'il emporta et dont je n'ai jamais ouï parler. Je me souviens que Sa Majesté s'entretint, avec monseigneur le chancelier, sur la formule de ce serment, et qu'il parla longtemps fort bas avec monseigneur le cardinal. Après lu 46

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quoi, la sage-femme fîit chargée de Fenfant deroier-né, et, comme on a toujours craint qu'elle ne parlât toujours trop sur sa naissance, elle m'a dit qu'on Tavoit souvent menacée de la faire mourir, si elle venoit à parler; on nous défendit même de parler jamais de cet enfant entre nous, qui étions témoins de sa naissance.

> Pas un de nous n'a encore violé son serment; car Sa Majesté ne craignoit rien tant, après elle, que la guerre civile que ces deux enfants, nés ensemble, pouvoient susciter, et le cardinal l'entretint toujours dans cette crainte, quand il s'empara ensuite de la surintendance de l'éducation de cet enfant. Le roy nous ordonna aussi de bien examiner ce malheureux prince, qui avoit une verrue audessus du coude gauche, une tasche jaunâtre à son cou, du côté droit, et une plus petite verrue au gras de sa cuisse , droite, parce que Sa Majesté entendoit, en cas de décès du premier-né, entendoit, et avec raison, mettre en sa place l'enfant royal qu'il alloit nous donner en garde; pourquoi il requit notre seing du procès-verbal, qu'il fit sceller d'un petit sceau royal, et que nous signâmes, selon Tordre de Sa Majesté et après elle. Et pour ce qu'il en fut des bergers, qui avoient prophétisé sa naissance, jamais je n'en ai pu entendre parler; mais aussi je ne m'en suis enquis. M. le cardinal, qui a pris soin de cet enfant mystérieux, aura pu le dépayser.

» Pour ce qui est de l'enfance du second prince, la dame Peronnette en fit comme d'un enfant sien d'abord, mais qui passa pour le fils bastard d'un grand seigneur du temps, parce qu'on reconnut, aux soins qu'elle en prcnoit et aux dépenses qu'elle faisoit, que c'étoit un fils riche et chéri, encore qu'il fust désavoué.

» Quand le prince fut un peu grand, M. le cardinal de Kazarin, qui fut chargé de son éducation après monsei-

gneur le cardinal de Richelieu, me la ût bailler pour Fin-' struire et l'élever comme renfant d'un roy, mais en secret. Dame Peronnette lui continua ses offices, jusqu'à la mort, avec attachement d'elle à luy et de luy à elle encore davantage. Le prince a été instruit en ma maison, en Bourgogne, avec tout le soin qui est dû à un fils de roy et frère de roy.

» J'ai eu de fréquentes conversations avec la reyne mère, pondant les troubles de la France, et Sa Majesté me parut craindre que, si jamais la naissance de cet enfant étoit connue du vivant de son frère, le jeune roy, quelques mécontents n'en priissent raison de se révolter, parce que plu* sieurs médecins pensent que, de deux enfants jumeaux, lé dernier- né est le premier conçu, et, par conséquent, qu'il est roy de droit; tandis que ce sentiment n'est pas reconnu par d'autres de cet estât.

» Cette crainte néanmoins ne put jamais engager la reyne à détruire les preuves par écrit de sa naissance, parce qu'en cas d'événement et de mort du jeune roy, elle entendoit faire reconnoitre son frère, quoiqu'elle eût un autre enfant. Elle m'a souvent dit qu'elle conservoit avec soin ces preuves, par écrit, dans une cassette.

» J'ai donné au prince infortuné toute l'éducation que je voudrois qu'on me donnât à moy-méme, et les dis des princes avoués n'en ont pas eu une meilleure. Tout ce que j'ai à me reprocher, c'est d'avoir fait le malheur de ce prince, quoique sans le vouloir. Car, comme il avoit, à dix-neuf ans, une envie estrange de sçavoir qui il estoît, et comme il voyoit en moy la résolution de le lui taire, me montrant à luy plus ferme quand il m'accabloit de prières, il résolut alors de me cacher sa curiosité et de me faire accroire qu'il pensoit qu'il étoit mon fils, né d'amour illégitime.

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» Je luy dis souvent là-dessus, quand il m'appeloit son père, quand nous étions seuls, qu'il se trompoit; mais je ne luy combattois plus ce sentiment, qu'il affectoit peutêtre pour me faira parler, le laissant accroire, moy, qu'il étoit mon fils, sans combattre en luy ce sentiment, et luy se reposant là-dessus, mais cherctiant des moyens de reconnoitre qui il étoit. Deux ans s'étoient écoulés, quand une malheureuse imprudence, de ma part, de quoy j'ai bien à me reprocher, luy fit connoitre qui il étoit. II sçavoit que le roy m'envoyoit souvent des messagers, et j'eus le malheur de laisser ma cassette des lettres de la reyne et des cardinaux. Il lut une partie, et devina l'autre par sa pénétration ordinaire, et il m'a avoué, dans la suite, qu'il avait enlevé la lettre la plus expressive et la plus marquante sur sa naissance.

» Je me ressouviens qu'une habitude hargneuse et brutale succéda à son amitié et à son respect pour moy, dans lequel je l'avois eslevé; mais je ne pus d'abord reconnoitre la source de ce changement, car je ne me suis advisé jamais comment il avoit fouillé dans ma cassette, et jamais il n'a voulu m en advouer les moyens, soit qu'il y ait été aydé par quelques ouvriers qu'il n'a pas voulu faire connoitre, ou qu'il ait eu d'autres moyens. >

» Il commit un jour, cependant, l'imprudence de me demander les portraits du ieu roy Louis XIII et du roy régnant. Je lui répondis qu'on en avoit de si mauvais, que j'altendois qu'un ouvrier en eust fait de meilleurs pour les avoir chez moy.

« Cette réponse ne le satisfit pas, et fut suivie de la demande d'aller à Dijon... J'ai sçu, dans la suite, que c'étoit pour aller voir un portrait du roy, et partir pour la cour, qui étoit à SaintJean-de-Luz, à cause du mariage avec l'infante, et pour s'y mettre en parallèle avec son frère, et

voir s'il en avoit la ressemblance. J'eus connoissance d'un projet de voyage, de sa part, et je ne le quittai plus.

» Le jeune prince étoit alors beau comme l'Amour, ot l'Amour l'a voit aussi très-bien servi pour avoir un périrait de son frère; car, depuis quelques mois, une jeune gouvernante de la maison estoit de son goût, et il la caressa si bien et contenta de même, que, malgré la défense à tous les domestiques de rien luy donner sans ma permission, elle lui donna un portrait du roy. Le malheureux prince se reconnut, et il le pouvoit bien, puisqu'un portrait pouvoit servir à l'un et l'autre, et cette vue le mit dans une telle fureur, qu'il vint à moy, en me disant : Voilà monirère, et voilà qui je suis! et memontrantunelettrc du cardinalMazarin qu'il m'avoit volée... La scène fut telle dans la maison.

i La crainte de voir le prince s'échapper et accourir au mariage du roy, me dt craindre un pareil événement. Je despéchai un messager au roy, pour l'informer de l'ouverture de ma cassette et du besoin de nouvelles instructions. Le roy At envoyer ses ordres par le cardinal, qui furent de nous enfermer tous les deux, jusqu'à des ordres nouveaux, et lui faire entendre que sa prétention étoit notre malheur commun. J'ai souffert avec luy, dans notre prison, jusqu'au moment que je crois que l'arrêt de partir de ce monde est prononcé par mon juge d'en haut, et je ne puis refuser à la tranquillité de mon âme, ni à mon eslève, une espèce de déclaration qui lui indiqueroit les moyens de sortir de Testât ignominieux où il est, si le roy venoit à mourir sans enfants. Un serment forcé peut- il obliger au secret sur des anecdotes incroyables, qu'il est nécessaire de laisser à la postérité? »

Voilà le mémoire historique que délivra le régent à la princesse, et qui doit occasionner une foule de questions

de la part des curieux d'anecdotes piquantes. On demandera, en effet, quel était ce gouverneur du prince. Était-il Bourguignon, ou simplement propriétaire d'un château ou d'une maison en Bourgogne? A quelle distance de Dijon était sa possession ? C'était sans contredit, un homme remarquable, puisqu'il était, à la cour de Louis XIII, jouissant de l'intime confiance, par charge ou en qualité de favori du roi, de la reine et du cardinal de Richelieu. Le nobiliaire de Bourgogne pourrait-il nous clire quel personnage de cette province disparut de la société, aprè^s le mariage de Louis XIV, avec un jeune élève d'environ vingt ans, inconnu, et dont il avait soin dans sa maison ou dans son château? Pourquoi ce mémoire, qui parait avoir près d'un siècle de vétusté, est-il anonyme? A-t-il été dicté par le moribond, sans pouvoir être signé par lui? Comment ee mémoire est-il sorti de prison? Voilà les idées que ce mémoire suggérera. Il ne nous certifie pas que ce jeune prince soit le même prisonnier que celui connu sous le nom de prisonnier au masque. Mais tous ces faits conviennent si bien à ce personnage mystérieux, dont nous savons quelques anecdotes, qu'ils semblent remplir la grande lacune de ses mémoires et nous en faire connaître le commencement. Je vais y joindre ici les anecdotes authentiques que nous avons, depuis qu'il fut livré à Saint- Mars, comme le complément ou la continuation de son histoire, sans parler des débats littéraires qu'il excita.

En effet, les Mémoires de la cour de Perse avaient été à peine publiés, qu'une foule de gens de lettres se disputèrent sur le fond du secret. Voltaire, qui rapporta des faits et qui ne les dévoila pas, quoiqu'il fût plus instruit que personne; Sainte- Foix, le père Griffet, Larivière, Linguet, Lagrange-Chancel, l'abbé Papon, Palteau, M. Delaborde, plusieurs auteurs dans divers journaux, et notamment

dans le Journal de Paris, ont publié diverses anecdotes. Je vais rapporter celles qui paraissent authentiques, me contentant d'écrire en lettres italiques les expressions qui m'ont paru caractériser dans ce prisonnier un très-grand personnage, et indiquer davantage ce qu'il était.

Le premier auteur qui ait parlé du personnage est l'anonyme des Mémoires secrets^ de la cour de Perse. Il cite quelques faiCs certains, qu'on a toujours pris pour tels; mais il se trompe sur le fond du secret, croyant que ce prisonnier masqué était le comte de Vermandois.

c Ce prisonnier, dit-il, fut remis au commandant des lies Sainte-Marguerite, qui avait reçu d'avance l'ordre, de Louis Xiy, de ne le laisser voir à personne. Le commandant traitait son prisonnier avec le plus grand respect, n le servait lui-même et prenait les plats, à la porte de l'appartement, de la main des cuisiniers, dont aucun n'a jamais vu le visage du prisonnier. Ce prince s'avisa un jour de graver son nom, sur le dos d'une assiette, avec la pointe d'un couteau: un esclave, entre les mains de qui elle tomba, crut faire sa cour en la portant au commandant, et se flatta d'être récompensé. Mais ce malheureux fut trompé; on s'en défit sur-le^amp, afin d'ensevelir, avec cet homme, un secret de la plus grande importance. Le Masque de fer resta plusieurs années dans le château de l'île Sainte-Marguerite. On ne l'en ôta que pour le transférer à la Bastille, lorsque Louis XIV, en reconnaissance de la fidélité de ce commandant, lui en donna le gouvernement. Il était, en effet, de sa prudence de faire suivre au Masque le sort de celui auquel on l'avait confié, et c'eût été agir contre toutes les règles que de se donner un nouveau confident, qui aurait pu être moins fidèle et moins exact. On prenait la précaution, aux îles Sainte*

Marguerite et à la Bastille, de faire mettre un masque au prince, lorsque, pour cause de maladie ou pour quelque autre sujet, on était obligé de l'exposer à la vue de quelqu'un. Plusieurs personnes, dignes de foi, ont affirmé avoir vu ce prisonnier masqué, et ont rapporté guHl tutoyait le gouverneur, qui, au contraire, lui rendait des respects infinis. »

c Quelques mois après la mort du cardinal Mazarin, dit Voltaire dans son Siècle de Louis XIV (qui est le second ouvrage où il ait été parlé du prisonnier), il arriva un événement qui n'a point d'exemple, et, ce qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont ignoré. On envoya, dans le plus grand secret, au château de Sainte- Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de la médiocre, jeune et de la flgure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur le visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'ile jusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé Saint-Marc, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille en 1690, l'allàt prendre à Sainte-Marguerite, et le conduisit à la Bastille, toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir en celte île avant sa translation, et lui par.a debout, et avec une considéra ion qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, et logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château. On ne lui refusait rien de tout ce qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une (inesse extraordinaire et pour les dentelles.

1 U jouait de la guitare, on lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s^asseyait rarement devant lui.

Un vieux médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qui/ n*avaU jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et le restant de son corps. Il était admirablemeilt bien fait, disait ce médecin ; sa peau était un peu brune; il intéressait par les seuls sons de sa voix, et ne se plaignait jamais de son état, ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être. Un fameux chirurgien, gendre du médecin dont je parle, et qui a appartenu au maréchal de Richelieu, est témoin de ce que j'avance, et M. de Bernaville, successeur de Saint-Marc, me Ta souvent confirmé. Cet inconnu mourut en 1704, et fut enterré la nuit en la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redouble Tétonnement, c'est que, quand on l'envoya aux iles Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme considérable. M, de Chamillart {ut le dernier ministre qui sut cet étrange secret,

i Le second maréchal de la Feuillade, son gendre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que cet inconnu qu'on ne connut jamais que sous le nom de l'Homme au masque de fer. Chamitlart lui répondit que c'était le secret de l'État, et qu'il avait fait serment de ne le révéler jamais.

» Le gouverneur mettait lui-même les plats sur la table du Masque quand il était aux îles, et se retirait après l'avoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit son nom avec un couteau sur une assiette d'argent, et jeta l'assiette par la fenêtre vers un bateau qui était au pied de la tour. Un pécheur à qui le bateau appartenait ramassa l'assiette et la porta au gouverneur. Celui-ci, étonné demanda au pécheur ;

» — Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains ?

» — Je ne sais pas lire, répondit le pécheur ; je viens de la trouver, personne ne l'a vue.

> Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait été vue de personne.

1 — Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire.

1 Parmi les témoins de ce fait, il y en a un digne do foi qui vit encore. »

c L'auteur du Siècle de Louis XIV est le premier qui ait parlé de l'Homme au masque de fer dans une histoire avérée : c'est qu't7 était très instruit de cette anecdote, qui étonne le siècle présent, qui étonnera la postérité, et qui n'est que trop véritable. On l'avait trompé sur la date de la mort do cet inconnu si singulièrement infortuné. Il fut enterré à Saint-Paul le 3 mars 1703, et non en 1704.

> Il avait été d'abord enfermé à Pignerol avant de l'être aux îles Sainte-Marguerite, et ensuite à la Bastille, toujours sous la garde de ce même homme, de ce saint- Mars qui le vit mourir. Le père Griffet, jésuite, qui a communiqué au public le Journal de la Bastille, fait foi des dates. Il a eu facilement ce journal, puisqu'il a eu l'emploi délicat de confesser les prisonniers de la Bastille.

> L'Homme au masque de fer est une énigme dont chacun peut deviner le mot. Les uns ont dit que c'était le duc de Beaufort ; mais le duc de Beaufort a été tué par les Turcs à la défense de Candie en 1699, et l'Homme au masque de fer était à Pignerol en 1662. D'ailleurs, comment aurait-on attaqué le duc de Beaufort au milieu de son armée ? comment l'aurait-on transféré en France sans que personne en sût rien ? et pourquoi l'eût-on mis en orison? et pourquoi ce masque?

» Les autres ont rêvé le comte de Vermandois, fils naturel de Louis XIV, mort publiquement de la petite vérole en 1683, à Tarmée, et enterré dans la petite ville d'Aire, non loin d'Arras; en quoi le père Griffét s*est trompé, et en quoi il n'y a pas grand mal.

i On a ensuite imaginé le duc de Monmouth, à qui le roi Jacques fit couper la tête publiquement en 1675. On disait que c'était lui l'Homme au masque de fer. Il aurait fallu qu'il eût ressuscité, et qu'ensuite il eût changé l'ordre du temps, et qu'il eût mis l'année 1662 à la place de l'année 1685; que le roi Jacques, qui ne pardonna jamais à personne, et qui par là mérita tous ses malheurs, eût pardonné au duc de Monmouth , et eût fait mourir à sa place un homme qui lui ressemblât parfaitement. Il aurait fallu trouver ce Sosie qui aurait eu la bonté de se faire couper le cou en public pour sauver le duc de Monmouth. Il aurait fallu que toute l'Angleterre s'y fût méprise, et qu'ensuite le roi Jacques eût prié instamment Louis XIV de lui servir de sergent et de geôlier. Ensuite Louis XIV, ayant fait ce petit plaisir au roi Jacques, n'aurait pas manqué d'avoir les mêmes égards ppur le roi Guillaume, et pour la reine Anne, avec lesquels il fut en guerre, et il aurait soigneusement conservé auprès de ces deux monarques sa dignité de geôlier, dont le roi Jacques l'avait honoré.

» Toutes ces illusions étant dissipées, il reste à savoir qui était ce prisonnier toujours masqué, à quel âge il mourut, et sous quel nom il fut enterré.

• Il est clair que^ sionnele laissait passer dans la cour de la Bastille que toujours couvert d'un masque; si en présence du médecin il conservait ce même déguisement, c'était de peur qu'on ne reconnût dans ses traits quelque ressemblance TROP FRAPPANTE. Il pouvait montrer sa langue et jamais son visage. Pour son âge, il dit lui-même à son

apothicaire, peu de jours avant sa mort, qu'iL croyait avoiisoijcante ans; et le sieixv Marsoban, chirurgien du maréchal de Richelieu, et ensuite du duc d'Orléans, régent, gendre de cet apothicaire, me Ta redit plusieurs fois. Enfin, pourquoi lui donner un nom italien? On le nomma toujours MarchialL Celui qui écrit cet article en sait peut-être plus que le père Griifet; il n*en dira pas davantage. »

Lagrange-Chancel est letroisième historien qui ait parlé du prisonnier enfermé aux îles Sainte-Marguerite, quelque temps après la translation du Masque à la Bastille, et il a pu s'instruire de quelques faits.

t Le séjour que j'ai fait, dit Lagrange-Chancel, aux îles Sainte-Marguerite, où la détention du Masque de fer n'était plus un secret d'État dans le temps que j*y arrivai, m'en a appris des particularités qu'un historien plus exact que M. de Voltaire dans ses recherches aurait pu savoir comme moi. Cet événement extraordinaire, qu'il place en 1661, quelque temps après la mort du cardinal Mazarin, n'est arrivé qu'en 1669, huit ans après la mort de cette Éminence. M. de la Mothe-Guérin, qui commandait dans ces îles du temps que j'y étais détenu, m'assura que ce prisonnier était le duc de Beaufort, qu on disait tué au siège de Candie, mais dont on ne put retrouver le corps, suivant toutes les relations de ce temps-là. Il me dit aussi que le sieur de Snint-Marc, qui obtint le commandement de ces îles après celui de Pignerol, avait de grands égards pour ce prisonnier, qu'il le servait toujours lui-même en vaisselle d'argent, et lui fournissait souvent des habits aussi chers qu'il paraissait le désirer; que dans les maladies où il avait besoin de médecin ou de chirurgien, il était obligé, sous peine de la vie, de ne paraître en leur

présence qu avec son masque de fer, et que, lorsqu'il était seul, il pouvait s'amuser à s'arracher le poil de la barbe avec des pincettes d'acier très-luisantes et très-jôlles. J'en vis une de celles qui lui servaient à cet usage dans les mains du sieur de Beaumanoir, n%veu de Saint-Mars el lieutenant d'une compagnie franche, préposée pour la garde des prisonniers.

» Plusieurs personnes m'ont raconté que, lorsque Saint- Mars alla prendre possession de la Bastille, où il conduisait son prisonnier, on entendit ce dernier, qui portait son masque de fer, dire à son conducteur :

» — Est-ce que le roi en veut à ma vie?

i — Non, mon prince, répondit Saint-Mars, votre vie est en sûreté, vous n'avez qu'à vous laisser conduire.

» J'ai su, de plus, d'un homme nommé Dubuisson, caissier du fameux Samuel Bernard, qui, après avoir été quelques années à la Bastille, fut conduit aux iles Sainte^ Marguerite, qu'il était dans une chambre avec d'autres prisonniers, précisénfient au-dessus de celle qui était occupée par cet inconnu; que, par le tuyau de la cheminée, ils pouvaient s'entretenir et se communiquer leurs pensées; mais que, ceux-ci lui ayant demandé pourquoi il s'obstinait à leur taire son nom et ses aventures, il leur avait répondu que cet aveu lui coûterait la vie, awsi bien qu'à ceux auxquels il aurait révélé ce secret.

» Quoi qu'il en soit, aujourd'hui que le nom et la qualité de cette victime politique ne sont plus des secrets où l'État soit intéressé, j'ai cru qu'en instruisant le public de ce qui est venu à ma connaissance, je devais arrêter le cours des idées que chacun s'est forgées à sa fantaisie sur la foi d'un auteur qui s'est fait une grande réputation par le merveilleux, joint à l'air de vérité qu'on admire dans ses écrits, même dans la Vie de Charles XIL •

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