ANGLETERRE
George III règne à Londres depuis quatorze ans. Né en 1738, il vient d'attdndre sa trentième année. La Providence lui garde dans les plis de l'avenir une longue vie, c'est-à-dire une longue douleur; il réunira définitivement riiiande à sa couronne, il soumettra l'Inde tout entière; mais l'Amérique lui échappera; mais, atteint de folie en 1787, en 1811 il sera déclaré inoepable ée régner, et traînera une vie malheurmse ^usau'en i8S0.
A l'époque où nous sommes, il commence à s'inquiéter de l'opposition du duc de Cumberland, du duc de Néwcastle et de M. Pitt, qu'il a créé lord Ghatam; tandis que, l'oreille tendue du côté de l'Amérique, il tressaille de temps en temps aux grondements sourds qui traversent l'Océan.
SXÎ9SBi.
Au Nord, c'ert Catbenne II qui se lève, étoile polaire du monde, née en î729, mariée, en 1745, à Charles-Pierre Ulrich, duc de Hotetein-Gottorp, ne?eu de rimpératrioe Elisabeth, et que l'impératrice a désigné pour son successeur. Son époux est devenu empereur «n 1762, et elle est ^devenue veuve la même année. Son ^oux esl mort étranglé en prison, après sept jours de oaplâvité, tant la future izarine était impatiente du trône!
Par qui a-t-il été étranglé? Par Grégoire Orlof, dit-on. Au reste, c'était le droit du favori. N'^tait-il pasile >petit- -fite d'un de ces strélitz rebelles que Pierre !•' exécutait de sa propre main? Il n'a fait que rendre au mari xie Catherine II ce que le mari de Catherine P* avait fait à son grand-père à lui. Seulement, comme le serrée -est im- 'mense , la récompense s^a infinie. Orlof aéra grand maître de l'artillerie, l'impératrice lui bâtira am palais de marbre, sur lequel, pour faire mentir le proverbe : Ingrut eomme un rot, elle écrira : Offert par V amitié reconnais» eante. Ce n'est pas tout : elle lui proposera un m«ria^ ^cret qu'il refusera, l'ambitieux, sans songer que ce refus, c'est sa perte. Aussi, tandis qu'elle l'envoie à Moscou pour calmer la révolte et arrêter les effets de la i^este; tandis qu'elle lui fait frapper wse médaille et éàg&t un wta de ;triomphe, avec cette inscription : Mmco» tbiUvrée ée la itontagion par OHof, elle donne place dans sem ^smint et
dans son !it à un nouvel amant , Vasilitchikof. C'est lui qui, successeur de Poniatowski et de Grégoire OrloF, continuera cette série de césars, comme on les appelle, qui, au nombre de douze, doivent, sans compter les usurpateurs inconnus, régner sur la Russie et sur Catherine; ce qui n'empêche pas le roi de Prusse de la placer, dans ses lettres, entre Lycurgue et Solon, et Voltaire, de rappeler la Sémiramis du Nord: sans doute parce que Sémiramis, elle aussi, avait un peu étranglé Ninus, son époux. Au reste, il y a une tête puissante sur les épaules de cette femme, une âme ambitieuse près de ce cœur corrompu. A l'heure où nous sommes, elle est en train de conduire la Russie au rang des premières puissances, après avoir sou* mis la Pologne et avoir laissé tomber sur le trône des Jagelions, un roi qu'elle a repoussé de son lit; elle a marché contre les Turcs, à qui elle a pris Azof, Taganrog et Kinbourn. Par la Crimée indépendante, ses flottes nouvelles régneront dans la mer Noire, et se joindront à ces anciennes flottes qui, par le détroit de Gibraltar, envahissent la Méditerranée et visitent, pour la première fois, l'archipel de la <îrèce. A l'heure qu'il est, elle recule les frontières de son immense empire par delà le Caucase, qu'elle aura conquis sans le soumettre. A l'heure qu'il est, elle voyage avec un monde de courtisans sur le Volga et sur le Borysthène, dont elle raille les tempêtes, comme César raillait celles de i'Anio; distribue aux seigneurs les plus policés de sa cour les différents chapitres de Bélisaire, de Marmontel, les invitant à les traduire en russe, et s'en réservant un qu'elle traduit elle-même. Puis, apprenant que l'archevêque de Paris a lancé un mandement contre l'ouvrage original, elle dédie la traduction à l'archetéque de Saint-Péters* bourg. A l'heure qu'il est, sur une route de mille lieues, Potemkine, le favori du jour, le petit lieutenant aux gardes.
qui, le 9 juillet 1763, a fait connaissance avec sa souveraine en lui donnant la dragonne de son sabre sur la place de Saint-Pétersbourg; Potemkine, lieutenant de Poniatowski, d'Orlof, de Yasiiitchikof, et de tant d'autres dont il n'a pas même demandé les noms, insouciant qu'il est des caprices de cette Messaline; Potemkine lui improvise, sur une route de mille lieues, tout un monde qui n'existe pas. Décorations, prestiges, illuminations, villes qui vivront un jour, palais qui danseront une nuit, villages poussés en vingt-quatre heures dans des steppes où, la veille, les Tatars conduisaient leurs troupeaux, paysans qui, pendant que dormira l'impératrice, partiront en poste pour lui faire demain une population aussi factice que celle qu'elle aura vue aujourd'hui, et qui la conduiront au terme de ce voyage miraculeux, féerique, inouï, à un arc de triomphe portant cette inscription :
C'est ici le chemin de Byzance.
Car ce doux rêve de la conquête de Constantinoplc, Catherine II le caresse comme Ta caressé Pierre I'"", son prédécesseur, comme le caresseront ses successeurs Alexandre et Nicolas.
Et, pendant ce temps, Diderot la flatte, d'Alembert la flatte, Voltaire la flatte. Que leur importe, à ces philosophes haineux, cette antique politique de la France, qui a chargé la Turquie, son alliée, d'arrêter le mouvement russe en Orient? Que leur importe le commerce de la Méditerranée perdu? Catherine les venge des dédains de Louis XV : c'est tout ce que demande l'égoïsmo orgueilleux des ouvriers de cette autre Babel qu'on nomme YEncyclopédie.
tOi tOUlS XV BT SA COUIt