MADAME DE TEN€IN ET SON FRÈRE LE CARDINAL
Qu'autrefois il eut pour catin
La fille de son père.
Rassurez- vous, dit-il au roi,
Qu'une sœur tient en peine ; Puisque vous en baisez bien trois,
Je puis bien baiser la mienne ?
Est-il nécessaire d'ajouter que les trois sœurs étaient Mmes de Mailly, Vintimille et la Tournelle?
Les chansons pullulèrent et leur bourdonnement dut aller jusqu'à Lyon faire tinter les oreilles du nouveau ministre cardinal -archevêque de cette ville. On y maudissait le frère, en ces couplets parfois plus que vifs, mais on y redoutait surtout la sœur, « le démon familier » qui faisait toute sa fortune.
Tencin, ce fourbe si parfait. Comme tout le monde sait.
Visa toujours au grand objet.
Sa sœur infernale
Avec sa morale L'y conduira par un forfait, Comme tout le monde sait.
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L'ENTOURAGE DE LA REINE
Parmi ceux que rencontre la Reine chez Mme de Villars, « sa dame d atours », d'Argenson, nous cite Moncrif, le cardinal de Tencin, de Tressan, l'abbé de Broglie. Ces amis elle les reçoit aussi dans son salon, leur faisant un aimable accueil. « On y voit encore le président Hénault. Voué à l'étude par ses fonctions, aux plaisirs, par ses goûts, il porte sur son visage large et souriant les qualités pour lesquelles la cour et la ville le recherchent. Les soupers qu'il donne sont fameux et l'on soupe aussi chez la marquise du Defîand pour l'y rencontrer. On apprécie la solidité de son commerce et les grâces de sa conversation. Sérieux juriste, et historien, il est, par surcroit, « l'homme du monde qui sait le plus dans tous les genres au moins dans les genres agréables et utiles à la société ». Il a le talent de paraître « s'occuper avec joie et même avec passion, de ce qu'il sait plaire à ses amis » ; il se fait pardonner son érudition par sa ga-
L ENTOURAGE DE LA REINE
lanterie, ses petits vers, son zèle à rendre service. Impétueux dans ses disputes toujours courtoises et dans ses aspirations vite calmées c on voudrait, écrit une de ses amies que son empressement pour plaire fut moins général et plus soumis à son discernement.
« M. de Maurepas cherche moins à plaire qu'il n'y réussit. Parlant beaucoup, décidé sur tout, il traite légèrement les grands objets et sérieusement les bagatelles. Rien ne sert mieux un gentilhomme auprès des femmes et des princes. Maigre et noble dans sa haute taille, avec son teint pâle et son menton pointu, il a la verve gaie quoique rarement bienveillante. Il ose apporter chez la reine l'énorme médisance du temps, car il excelle à ce jeu de faire oublier que « l'homme qu'on déchire est le prochain ». Il est le courtisan le mieux informé des nouvelles et le plus habile à y broder, avec toutes les délicatesses de la langue, le détail piquant qui les embellit et les défigure. Il a tout lu, tout vu, tout su, et de tout s'est moqué. Rompu aux choses de la politique, qu'il abordait tout jeune, et comme par droit de naissance installé dans le ministère à vingt ans, doyen du conseil à trente-cinq, il est capable, et presqu'incomparable, dans toutes les petites choses du gouvernement ; il est arrivé à se faire craindre, à se faire aimer, et l'on admire en lui un optimisme que rien n'ébranle et que l'amour, murmure-t-on, ne dérange point.
« Officier de belle prestance, écrivain coquet,
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aussi goûlé des cabinets de Versailles que de la cour de Lunéville, dont, un jour, il sera rornement, le comte de Tressan a été introduit auprès de la reine par u la sainte duchesse » Mme de ViUars. Elles s'amusent l'une et l'autre à faire rimer des cantiques et des traductions de psaumes, en expiation de poésies profanes que leur dévotion ne les empêche pas de savourer. La haute piété ne sied guère au beau lieutenant des gardes en corps; il écoute avec respect les sermons qu on lui fait chez la reine, mais n'en va, dit-il, que « son petit train >^. Comme les sociétés du temps ont la manie des surnoms, celui de u Petit train » lui est resté. Ses hardiesses de langage n'offensent jamais le bon ton, et s'il tient un propos risqué, Tétat militaire vaut au coupable des trésors d'indulgence. Ce favori des belles, et des moins belles, partage son aimable vie entre la Cour et l'armée. Il y brille également par des qualités différentes et ses lettres, ingénieusement tournées, lancées à la bonne adresse, montrent qu'il possède entre tous ses talents, celui de ne se laisser jamais
oublier.
« Un simple écrivain est accueilli par Marie Leczinska, dans une égale intimité. Pour le rapprocher d'elle, elle Ta fait nommer son lecteur. C'est que le sieur Paradis de Montcrif, qu'accompagne sa petite gloire un peu ridicule, d'historien des chats, u d'historio griffe », suivant un mot du temps est aussi, et surtout le théoricien du Moyen de plaire. Personne n'a plus d'aulorité que lui pour mcllre ert
L ENTOURAGE DE LA REINE
leçons cet art particulier où la nature le préparait à passer maître. Fils d'un seci-étaire du roi qui « a manqué », comme on dit, et laissé ses enfants dans la misère, Montcrif a fait oublier ses fâcheuses origines, s'est élevé du grimoire à la bourgeoisie, puis aux gens de condition et aux princes. Partout il s'est rendu indispensable et chez la Reine où son coin est marqué on l'appelle « le Fauteuil ». Très soigné de sa fine personne, ayant toujours la perruque la mieux arrangée et la mieux poudrée, il fait métier d'écrire dans la matinée et voit du monde le reste du jour. Circonspect, doux, poliment toujours de votre avis, y ajoutant même, « vous ne lui feriez pas mal parler delà lune crainte de s'attirer des affaires », et de compromettre sa délicieuse situation d'académicien complaisant et choyé.
« Maurepas, Hénault, Tressan, Montcrif font tous profession d'esprit, et sont jugés supérieurs en ce siècle où l'art de la conversation est le premier. Les autres familiers de la Reine ont moins d'éclat, mais ne lui sont pas moins attachés. En octobre 1742, elle perd son fidèle Nangis, son chevalier d'honneur qui l'entourait d'un culte passionné et des fadeurs d'un sentiment auquel, tout vieux qu^il fût, il ne se montrait pas insensible. C'étaient les façons de l'ancienne cour; celles qui avaient valu au maréchal, au temps jadis, les bonnes grâces de la duchesse de Bourgogne. La reine sentait, sous les galanteries un peu surannées, une affection profonde et sûre. Sa mort fut pour elle le plus grand deuil d'amitié qu'ait porté
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son cœur. Pendant des mois elle n'a pu parler de lui sans pleurer et elle a cessé d'habiter certaines p.èces de son intérieur, parce qu'on « voyait de là les fenêtres du pauvre Nangis ».
„ Elle s'est attachée aux Broglie, en souvenir du défunt qui les aimait ; et comme l'abbé de Broglie est venu à la cour pour soutenir les intérêts de son frère le maréchal, c'est lui qu'on voit longtemps, chaque soir, sur les dix heures, donner a main à la reine pour la conduire chez M. de ViUars et, ver. minuit, pour la ramener.
« Plus lard, c'est chez la du.-.hesse de Luynes que Sa Majesté, le plus souvent, passe ses soirées. Son inUmilé est ici singulièrement étroite : elle y soupe, en un an. cent quatre-vingt-dix huit fois ; elle y joue ::séternelles parties de Cavagnole. où l'excellent bailli de Saint-Simon se dévoue pour lui tenir tê e. Elle y cause surtout à cœur ouvert avec ceux qu elle appelle « ses honnêtes gens ». La duchesse de Luynes est sensible à l'amitié. Généreuse, discrète de jugement droit, elle ne connaît aucune passion rop vive, mais toutes les passions douces qui font le charme dune vie et le bonheur d'un entourage. La Reine et « la première dame de sa maison » alors sont nées pour s'entendre en beaucoup de choses Cette affection simple, cordiale, que montrent les lettres de l'une et de l'autre, vient de racconl d leurs caractères. Mme de Luynes est étrangèie à la médisance qui la blesse et à l'ironie qu elle ne comprend pas, tandis que la Reine, d'esprit plus
L ENTOURAGE DE LA REINE
alerte et plus malicieux est assez capable de pratiquer ces défauts pour en goûter le repentir. » Nol- HAC, op, cit.
Malgré la Reine, ce petit cercle finissait par prendre une couleur politique, lorsque le Dauphin et ses sœurs s'y rencontraient avec les « dévots » et les « constitutionnaires », les politiciens comme Maurepas, Tencin, le comte d'Argenson qui, par leur assiduité chez la mère, se faisaient valoir auprès des enfants.
LE MARIAGE DU ROI
LE MARIAGE DU ROI
(4) La première épouse destinée au Roi fut Marie- Anne-Victoire, infante d'Espagne, née à Madrid le 3i mars 1718. Barbier écrit dans son Journal à la date du 22 mars 1722 : « L'infante d'Espagne arrive demain lundi - elle venait en France pour y être élevée. - La route qu'elle tiendra est affichée et marquée par une ordonnance du roi. Elle entre par la porte Saint- Jacques : les rues sont tapissées, il y a des arcs de triomphe dans son chemin, un à l'endroit de la porte Saint- Jacques, au-dessus des Jacobins avec une inscription : Felici adventui Luletiœ.Une autre affichée au Petit-Châtelet avec ces mots : Venit expectala dies, un au bout du pont Notre-Dame, et un dans la rue de la Ferronnerie, avec plusieurs inscriptions comme : Pax fundaia, ^Félicitas utriusque imperii.— Gestat nondum maiura coronam - Jangit amor, Firmabit hymen. Ce sontdestoilespeintesavec un peu d'or: cela est assez
bien. On fait des échafauds dans toutes lesboutiques delà route. Ce qui marque la misère, c'est qu'il y a un nombre de fenêtres à louer avec un écrileau ; cependant cela reste ; il y aura de grandes réjouissances dans la semaine prochaine, après son arrivée... »
Puis Barbier et aussi Mathieu Marais décrivent longuement l'entrée de l'infante dans Paris... « On dit qu'elle est plus jolie que laide, qu'elle est petite pour son ^ge^, qu'elle a infiniment d'esprit et de vivacité... Elle a ammené avec elle une Espagnole qui était sa remueuse, ne voulant pas marcher sans elle. Le Roi est allé au devant d'elle au Grand-Montrouge, eflà s'est faite la première entrevue dans une maison (Louis XV avait alors douze ans et sa fiancée quatre ans!) En la voyant, le roi est devenu rouge et lui a dit : « Madame, je suis charmé que vous ayez fait un bon voyage ». Voici le compliment que lui fit le Parlement : « Madame, la lettre du Roi nous a annoncé le sujet de votre arrivée ; son exemple et son ordre nous déterminent à avancer les respects qui vous sont destinés. Vous êtes le sceau de la paix entre les deux royaumes. Puissiez-vous toujours conserver cet auguste caractère. Puisse l'innocence de vos jours attirer sur cet État la bénédiction du ciel... » Suit dans Barbier, le récit des réjouissances et d'un bal merveilleux que le 8 mars donnait le Roi. A la fillette il avait offert une magnifique poupée, de vingt mille francs.
« Toute la cour est allé baiser la main de l'infante, hors les personnes titrées qu'elle a embrassées. Elle
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veut embrasser tout le monde. Ses petites mains sont toujours en l'air : elle a beaucoup de grâce dans toute sa personne. Elle aime fort le roi ; elle jette des baisers à son portrait,à la mode d'Espagne, elle se met sur le petit bord de son lit en se couchant, et dit qu'il faut laisser la place au Roi qui viendra peut-être ; qu'elle a vu son père et sa mère dormir ensemble et qu'elle veut faire de même. >>
Mathieu Marais.
Trois années plus tard, cette infante, qui devait être la femme de Louis XV, était renvoyée en Espagne. Sur les intrigues qui se terminaient par. ce renvoi lire : Lemontey, Histoire de la Régence, II, p. 172. « Le Roi ne lui a point dit adieu... On a dit à l'infante que son père la demandait à la voir et que c'était le sujet de son voyage. C'est Madame la duchesse de Tallart qui la conduit. Elle a un détachement de la maison du roi, un grand cortège et on lui rend partout les honneurs qui lui sont dus. Les ambassadeurs d'Espagne qui étaient ici s'en retournent avec elle. » Barbier.
Dans son Journal Mathieu Marais : écrit « Le renvoi de l'infante est un effet de la haine des Condé contre les d'Orléans.Le Roi a été malade on a craint de le perdre. Le duc d'Orléans eût été roi et M. le duc eût mal passé son temps. Si le Roi garde l'infante il n'aura d'enfants de sept à huit ans d'ici ; il peut mourir, la même crainte reviendra ; la branche d'Orléans régnera; celle des Condé sera disgraciée, rejetée bien loin. Il faut donc renvoyer l'infante et
LE MARIAGE DU ROl
marier le Roi à quelque princesse de son âge dont il aura des enfants...» Le 5 avril 1725 l'infante revenait à Madrid. La place de reine restait donc libre. Qui l'occuperait? Fut dressée laliste générale de toutes les princesses d'Europe en âge d'être mariées. On en trouva quatre-vingt-dix-neuf. Dix-sept furent choisies parmi les plus « mariables ». Un instant M. le duc de Bourbon songeait à sa sœur, Mlle de Vermandois; mais Mme de Prie qui était alors la maîtresse de M. le duc, n'en voulut point, pensant que cette future reine de France ne serait pas, vis-àvis d'elle, assez souple. « On parle, dit encore Mathieu Marais, de la fille du roi de Pologne qui fut détrôné, et qui est actuellement à Wissemberg. Cette princesse est âgée de vingt et un ans : elle est bien faite et bien élevée ; son père est roi ou Ta été. Il fut élu après que le roi de Suède eût obligé le roi Auguste à renoncer ; mais le roi de Suède ayant été obligé de fuir en Turquie, le roi Auguste vint en Pologne reprendresa place, et, alors chassait Stasnislas. C'est sa fille que l'on destine au roi. Il est de la famille des Leczinski, il n'y a guère eu en France de reine de cette sorte. »
MARIAGE DU ROI
L'infante est partie, Dieu merci, Disait le Duc au roi Louis.
Mais, sire, il faut être papa.
Alléluia !
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Vos sujets vous demandent tous A voir un dauphin né de vous, Et qu'elle reine on leur donnera.
Alléluia!
Si j'osais je vous offrirois Ma jeune sœur Vermandois ; Bien mieux qu'une autre, elle fera.
Alléluia !
Par Wissembourg, Londres et Paris.
L'on cherche une femme à Louis On ne sait pas qui le sera.
Alléluia !
LE MARIAGE DU ROI
Monsieur le Duc est fort fâché De ce qu'on le croit empêché Pour laquelle il entonnera.
11 dit au roi : Prenez ma sœur Elle est jolie comme un cœur Bien mieux qu'une autre elle fera !
Mais le Roi n'a rien répondu Par la crainte d'être cocu ; D'ailleurs le sang ne convient pas.
Le ministre lui répliqua Aimez-vous mieux la Leczinska Que la France n'approuve pas ?
Ou bien plutôt la d'Hanover Dont les parents sont en fer.
Pour qui Rome ne dira pas Alléluia !
Le roi répondit à Bourbon En lui montrant les deux talons Pour moi, Frejus décidera Alléluia !
Fréjus est le cardinal Fleury. La d'Hanover est la princesse Amélie fille du prince de Galles, duc de Hanover. Elle avait alors quatorze ans.
Ce fui, dit M. P. Nolhac, Louis XV et Marie Leczinzsca, ce fut un intérêt égoïste, la crainte de perdre trop tôt leur pouvoir qui poussait Mme de Prie et le duc de Bourbon à renverser le mariage avec l'infante. Il y avait parole solennellement donnée; la présence de la princesse en France depuis trois ans était un gage tellement éclatant que son renvoi en Espagne devait être l'insulte la plus grave que pût recevoir la cour de Madrid, la rupture des alliances, la guerre même pouvaient s'en suivre. Rien de tout cela ne pesa longtemps sur l'esprit du ministre le jour où il trembla de voir le duc d'Orléans arriver au trône. L'âge de l'infante reine exigeait de longues années avant que le mariage pût s'accomplir. La vie de Louis XV jusque-là était à la merci d'un accident de chasse ou d'une de ces crises de santé que le jeune homme, bien que beaucoup fortifié depuis son enfance, subissait encore, de temps, en temps, aux grandes alarmes de son entourage. M. le Duc vivait, alors, dans une peur continuelle de devenir le sujet d'un rival qu'il détestait tous les jours davantage. Le seul remède à de tels soucis était le prompt mariage de Louis XV avec une princesse en état de mettre au monde un Dauphin.